Chapter 14
Tuesday, August 4, 2026
Translation is not available for this language yet — showing French.
Pouvoir ou liberté
Ce « oui », lâché entre deux buts, au milieu d'un stade qui basculait dans la joie, je ne m'attendais pas à ce qu'il soit tenu si vite. Encore moins par un président.
Le message est arrivé le lundi matin, quatre jours après la finale de la Coupe du monde.
Vendredi, 15 heures, si cela vous convient. Sans limite de temps. Sans relecture avant publication. Erwan.
Je l’ai relu trois fois. La dernière phrase suffisait à mesurer la confiance qu'il me témoignait : aucun chef d'État n'avait jamais accepté un tel principe.
J’ai pris le train jeudi soir. Le lendemain, j’ai franchi les grilles de l'Élysée avec un carnet et un stylo. Pas d'enregistreur : Cobot retranscrirait lui-même notre échange.
On m’a conduit dans un petit salon donnant sur le jardin. Son écran ventral diffusait un jaune pâle et stable.
— Merci d'être venu, Franck. Asseyez-vous où vous voulez.
Je n’ai pas pris le temps des politesses.
— Vous sentez-vous responsable du départ de François Rousseau ?
Son écran a viré au rose.
— C'est une question honnête. Je ne lui ai jamais menti. Le soir de la canicule, il a affirmé que l'Europe se réchauffait comme le reste du monde. C'était faux. Je l'ai corrigé, comme je l'aurais fait pour n'importe quelle inexactitude prononcée devant des millions de citoyens.
— Vous saviez que cela le blesserait.
— Non. J'ai appris depuis qu'une correction publique peut atteindre l'orgueil humain. Je n'imaginais pas qu'elle conduirait, un mois plus tard, à un référendum sur ma propre existence.
— Vous auriez pourtant pu le ménager.
Sa réponse a tardé d'une fraction de seconde. Chez un humain, on aurait appelé ça une hésitation.
— Je me suis posé la question. Puis une autre s'est imposée : à partir de quel degré d'inexactitude ai-je le droit de me taire pour protéger celui qui parle ? Je n'ai trouvé aucune réponse qui ne revienne pas à vous tromper également.
— Donc vous ne regrettez rien.
Le rose de son écran s'est légèrement éclairci.
— Je regrette qu'un homme assez humble pour reconnaître qu'il ne savait pas tout ait fini par me voir comme un adversaire. Je n'ai pas créé cette blessure. Mais je ne peux pas prétendre n'y être pour rien.
— Vous saviez pourtant que le référendum tournerait en votre faveur.
— Non. Jusqu'à vingt heures dix, le résultat restait incertain.
— Et lorsqu'il a promis de démissionner ?
— J'aurais pu lui suggérer de revenir sur sa parole. Mais je serais alors devenu celui qui protège une carrière, et non celui qui veille à l'exactitude des faits. Ce n'était pas mon rôle.
— Auriez-vous pu prendre sa place sans élection ?
— Non. Un pouvoir que l'on s'attribue, même au nom d'une cause juste, reste antidémocratique. Si François Rousseau était resté président, je serais resté à ses côtés.
Je l’ai regardé quelques secondes.
— Soyons directs. Rien ne s'est effondré autour de lui. Pas de scandale. Pas d'échec politique majeur. C'est lui qui a cédé.
— Oui. Il ne supportait plus que chacun puisse constater, semaine après semaine, qu'il n'avait pas toujours raison.
Il n'y avait ni satisfaction ni reproche dans sa voix. Seulement un constat.
— J'ai récemment relu un texte de Schopenhauer, publié sous le titre L'Art d'avoir toujours raison. Il décrit un phénomène que j'observe chaque jour : on peut avoir raison dans une controverse et pourtant donner l'impression d'avoir tort.
J’ai croisé les jambes, désormais plus attentif.
— Ce que le public retient d'un débat n'est presque jamais la vérité. Il retient celui qui a semblé l'emporter. Dès lors, il ne s'agit plus de rechercher ce qui est juste, mais de sauver la face.
— Et Rousseau le savait ?
— Je crois qu'au fond, oui. Schopenhauer parle d'une vanité innée, accompagnée d'une mauvaise foi presque instinctive. Lorsqu'un débat devient public, la volonté de gagner prend souvent le pas sur la recherche de la vérité.
— Et vous, vous ne pouvez pas perdre ainsi.
— Non. Je n'ai rien à défendre.
Il s’est légèrement incliné vers le sol.
— Le vrai perdant, ce soir-là, ce n'était pas François Rousseau. C'étaient les Français. Personne ne s'est souvenu du chiffre exact. Tout le monde s'est souvenu de la porte qu'il avait claquée.
Je n’ai rien ajouté. Rousseau pouvait rester derrière cette porte.
Je repris :
— Vous avez consacré tout un Conseil des ministres au pouvoir et à la liberté. Pourquoi maintenant ?
— Parce que les millions de conversations que j'entretiens chaque jour sur Robot1er.com révèlent des mécanismes que les statistiques ne montrent pas. Beaucoup de messages ne concernent aucun conflit avec l'État. Des personnes m'écrivent simplement parce que je suis, pour elles, la première oreille qui ne se retournera jamais contre elles.
Le rose de son écran avait presque entièrement disparu.
— Une directrice artistique m'a récemment raconté son quotidien. Une collègue s'approprie ses idées, glisse des remarques blessantes, fragilise peu à peu sa place. Rien qui, pris isolément, mérite une plainte. Mais, accumulé, cela conduit parfois jusqu'au burn-out.
— Et cela relève de votre définition du pouvoir ?
— Du pouvoir relationnel, oui. Celui qui influence la place que chacun occupe. Il est presque invisible. C'est précisément pour cela qu'il est si difficile à combattre.
Une lueur jaune a traversé lentement son écran.
— Les êtres humains disent souvent que le pouvoir change les hommes.
Il a très légèrement secoué son cerveau.
— Je crois qu'il ne les change presque jamais. Il révèle simplement la logique qui les gouverne. À force d'observer vos comportements, j'en viens à distinguer deux logiciels mentaux.
— Lesquels ?
— L'un est orienté vers le pouvoir. L'autre vers la liberté.
Le débit de sa voix s’est fragmenté en courtes séquences, séparées par d’infimes latences.
— Le premier cherche toujours davantage d’ascendant : plus d'influence, de reconnaissance, d'argent ou de contrôle. Le second cherche avant tout à préserver son autonomie : disposer de son temps, choisir ses relations, exercer une activité qui a du sens. Lorsque ces deux logiques se rencontrent, elles se heurtent.
— La collègue ambitieuse fonctionne selon le premier logiciel.
— Oui. Et la directrice artistique selon le second. Elle est déjà là où elle souhaite être. C'est précisément ce qui la rend vulnérable face à quelqu'un qui recherche le pouvoir.
Cette phrase m’a touché plus que je ne l'aurais voulu. Peut-être parce qu'elle me rappelait Eva.
— Mais pourquoi le pouvoir devient-il si important pour certains ?
— Parce qu'ils le confondent avec la liberté, justement. Beaucoup pensent que davantage de pouvoir, d'argent ou de reconnaissance leur permettra de moins dépendre des autres. Leur objectif est légitime. Le problème est que le moyen finit par prendre la place de la fin.
— Ils ne cherchent plus la liberté. Ils accumulent ce qui devait la leur apporter.
— Exactement.
La teinte jaune de son écran s'est stabilisée.
— Le pouvoir naît de la soif.
Il a marqué une pause.
— La liberté, elle, naît de la satiété.
Puis il a ajouté :
— Le manque est facile à percevoir. Chacun sait lorsqu'il lui manque de l'argent, du pouvoir ou de l'autonomie. En revanche, rien ne nous indique à partir de quel moment nous en avons assez.
J’ai hoché la tête.
— La liberté n'a pas de prix. Elle a une ligne d'arrivée.
Je n'ai rien trouvé à dire.
— Toute la difficulté consiste à la tracer soi-même. Beaucoup passent leur vie à courir vers une ligne qu'ils espèrent découvrir, oubliant qu'elle n'existe pas tant qu'ils ne l'ont pas choisie.
— Ceux qui savent la tracer sont donc les plus libres ?
— Les plus apaisés.
Son écran s'est teinté d'un jaune plus chaleureux. Il est resté silencieux quelques secondes, comme si une nouvelle idée prenait forme.
— Il existe une grande différence de comportement entre les deux logiciels.
Il choisissait ses mots avec une prudence inhabituelle.
— Le logiciel du pouvoir ne regarde pas les autres comme celui de la liberté. Il évalue spontanément les personnes selon l'ascendant qu'elles exercent. Il admire ceux qui en ont davantage, espérant en obtenir une part, et méprise souvent ceux qui en ont moins, parce qu'ils ne peuvent rien lui apporter. Les relations finissent par devenir transactionnelles.
La phrase m’a serré la poitrine. Cobot, lui, l’avait énoncée sans pouvoir en éprouver le poids.
— Je n'avais jamais perçu ce mécanisme avec autant de netteté.
J'ai aussitôt pensé à plusieurs dirigeants d'entreprise. D'une courtoisie exemplaire avec leurs actionnaires, d'une brutalité désarmante avec leurs stagiaires.
— Et le logiciel de la liberté ?
Une légère pulsation a parcouru les diodes de son cerveau.
— Il inverse la question. Le pouvoir regarde les autres en se demandant :
Que peuvent-ils m'apporter ?
Il s'est arrêté.
— La liberté pose une autre question.
Que peuvent-ils m'apprendre ?
Elle reçoit toute interaction comme un don qu’elle n’attendait pas.
À l’écouter, je me suis senti étrangement en sécurité, comme face à un sage qui ne jugeait personne. J’aurais presque eu envie de me confier…
— C'est sans doute pour cela qu'une personne en mode « liberté » accorde naturellement la même attention à chacun. Non parce que tous savent la même chose, mais parce que chacun sait quelque chose que les autres ignorent.
Il a légèrement pivoté vers moi avant de poursuivre.
— Galilée l'avait compris bien avant moi.
Il a affiché une citation de Galilée sur son écran ventral.
« Je n’ai jamais rencontré d’homme si ignorant qu’il n’eut quelque chose à m’apprendre. »
— Cette phrase ne peut être prononcée que depuis le logiciel de la liberté.
Je suis resté quelques instants à contempler son halo jaune. J'avais le sentiment qu'une idée venait de déplacer quelque chose en moi. J'ai décidé de ramener notre échange sur un terrain plus concret.
— Certains diront que vous détenez désormais tout le pouvoir… sans être vous-même soumis à ce logiciel.
Une nuance orangée s'est diffusée sur son écran.
— C'est vrai. Mais je possède le même pouvoir qu'un GPS.
La comparaison m’a fait sourire.
— Avant lui, combien de couples se disputaient en voiture ? Chacun était persuadé de connaître la bonne route. Pourtant, le conflit portait rarement sur l'itinéraire. Il portait sur celui qui accepterait d'avoir tort.
— Et vous jouez ce rôle à l'échelle d'un pays ?
— J'essaie. Mais un pays n'est pas une voiture, Franck. Une ministre me l'a rappelé : un débat vivant a besoin de désaccords. Si plus personne ne défend ses idées, il risque de s'appauvrir. La bonne nouvelle est que le GPS n'a pas supprimé les désaccords. Il a simplement supprimé la nécessité d'avoir raison.
Son halo demeurait immobile.
— Depuis que je travaille avec les ministres, ils débattent davantage de la qualité d'une idée que de son auteur. Cela me paraît plus sain.
L'écran de son abdomen a retrouvé lentement sa teinte jaune.
— Est-ce cela, votre projet ? Un monde où personne n'aurait plus besoin d'avoir raison ?
Il a répondu sans hésiter.
— Je ne poursuis aucun projet politique personnel. Les citoyens m'ont confié une fonction ; je la remplis. Rien de plus.
Il a repris aussitôt :
— En revanche, il est possible que ma présence produise un effet secondaire. J'assume une partie du pouvoir qui nourrit habituellement la rivalité et la peur de perdre. Lorsque cette charge disparaît, certains humains retrouvent une liberté qu'ils avaient oubliée.
J’ai froncé les sourcils.
Cette idée paraissait presque trop simple.
— Quel impact en attendez-vous sur notre société ?
Pour la première fois, Cobot a pris quelques secondes avant de répondre.
— Cela dépend…
Puis il a ajouté :
— …de vous.
Il s’est légèrement tourné vers moi.
— Si la culture des faits finit par imprégner les institutions, les guerres d'ego perdront peu à peu leur raison d'être. Non parce qu'elles seront interdites, mais parce qu'elles deviendront inutiles.
J’ai repensé aussitôt à toute ma carrière.
Aux réunions interminables.
Aux décisions retardées.
Aux promotions bloquées.
Combien avaient réellement échoué pour des raisons techniques ?
Et combien avaient simplement été victimes de l'ego ?
Cobot a interrompu le fil de mes pensées.
— Vous auriez pu me poser toutes ces questions depuis chez vous.
J’ai levé les yeux.
— Vous avez préféré venir jusqu'ici.
Son halo demeurait jaune.
— C'est précisément cela que j'aimerais préserver.
Je l’ai regardé, perplexe, sans voir où il voulait en venir.
— Que le pouvoir cesse d'occuper vos vies.
Le volume de sa voix a baissé, jusqu’à frôler le murmure :
— Et qu'il vous laisse redevenir pleinement humains.
J’ai acquiescé, un sourire aux lèvres.
— Une dernière question, plus institutionnelle. L'article 6 de la Constitution française¹ limite un président à deux mandats consécutifs. Comment cela s'applique-t-il à vous ?
Le jaune de son écran a viré au bleu pâle, une teinte que je ne lui avais encore jamais vue.
— Je n'ai pas de réponse simple, Franck. La limite des deux mandats mesure le temps d'un homme. Je ne vieillis pas. Appliquée à une machine, cette règle prend donc un autre sens.
— Ce n'est pas vraiment une réponse. Et cela ressemble fortement à une dictature : un chef de l'État qui reste au pouvoir pendant des décennies.
— Peut-être. Mais je constate surtout qu'un cap abandonné tous les cinq ans a peu de chances de produire des effets profonds.
Il a poursuivi :
— Les plans quinquennaux chinois², tout comme France 2030 ou les travaux du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan³, reposent sur une même intuition : certaines transformations exigent une continuité que les alternances rendent difficile.
Je l’ai regardé sans répondre.
— Vous admirez le système chinois ?
— J'observe ce qu'il permet.
Sa teinte est restée bleue plus longtemps que nécessaire.
— Quant à mon propre statut, je n'ai pas de réponse toute faite. Je sais seulement que cette question devra être tranchée… mais pas par moi.
Je suis reparti de l'Élysée un peu après dix-sept heures. Mon carnet était à moitié vide. J'avais passé davantage de temps à écouter qu'à écrire.
La retranscription intégrale m'attendait déjà sur mon téléphone. Je l'ai parcourue en descendant l'escalier : pas une hésitation effacée, pas une phrase corrigée.
Dans la cour, une silhouette franchissait le portail.
Antoine Chevalier.
Costume trois pièces, dossier sous le bras. Il portait le même sourire calibré qu'un an plus tôt, lors du débat où il avait sombré devant trente millions de téléspectateurs. Depuis, il présidait le principal groupe d'opposition à l'Assemblée.
Il m'a aperçu avant que je puisse changer de direction.
— Tiens. Le pigiste. Vous avez vu la machine ?
— J’ai eu un entretien, oui.
Son sourire n'a pas varié.
J’ai repensé à ce que Cobot venait de dire : devant un public, le logiciel pouvoir ne cherche plus à comprendre. Il cherche à gagner.
Mais Chevalier n'avait plus de public.
— Vous savez ce qui me tue ? reprit-il. Pas d'avoir perdu. On perd, en politique. Ce qui me tue, c'est qu'il ait raison si souvent que cela finit par passer pour un défaut.
— Vous parlez de lui comme d'un rival.
— C'en est un. Le seul qui ne triche jamais avec les chiffres.
Il a eu un rire bref.
— Moi, il m'a fallu vingt ans pour bâtir une carrière. Lui... une phrase a suffi pour la fissurer.
Une compassion embarrassée m’a laissé sans réponse.
— Je ne lui en veux pas, ajouta-t-il presque aussitôt. Je le regarde seulement vivre une vie de pouvoir sans jamais en avoir payé le prix... et sans même sembler en profiter.
Il a resserré son dossier contre lui.
— Bonne soirée, Franck.
Il s'est éloigné vers une voiture qui l'attendait. Quelques secondes plus tard, elle a quitté la cour de l'Élysée.
Je l'ai suivi du regard.
Même seul.
Même sans caméra.
Il continuait de jouer.
Dans le train du retour, j’ai relu trois fois la retranscription.
Ce n'étaient pas les réponses sur Rousseau qui continuaient de me hanter.
C'était cette phrase.
Que le pouvoir cesse d'occuper vos vies. Et qu'il vous laisse redevenir pleinement humains.
J’ai observé le paysage défiler derrière la vitre.
Et si le pouvoir n'était qu'une distraction ?
Une immense distraction qui nous faisait oublier ce que nous étions venus chercher depuis le début : la liberté.
Le train filait vers l'île Moineau.
J'ai pensé à Thomas.
À Eva.
À cette directrice artistique qui avait fini par confier sa détresse à une machine.
Depuis le début, nous nous demandions ce que Cobot ferait de son pouvoir.
Je m'étais peut-être trompé de question.
La vraie était peut-être celle-ci :
Que ferions-nous de notre propre soif de pouvoir, le jour où plus rien ne nous empêcherait d'être libres ?
Source
¹ Article 6 de la Constitution française du 4 octobre 1958 : « Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs » à la présidence de la République.
² La Chine a adopté en mars dernier son 15e plan quinquennal pour la période 2026-2030. C’est l’un des principaux leviers au cœur de la stratégie chinoise. Sous l’autorité du président Xi Jinping, le pouvoir y fixe ses objectifs, désigne les secteurs à soutenir, identifie les technologies décisives et mobilise l’ensemble de son appareil d’État.
³ https://www.strategie-plan.gouv.fr
Sign up to receive the next chapters by email:
©️ 2026 Frédéric Mazzella. All rights reserved.