Chapitre 28

lundi 2 novembre 2026

Forum d'utilité publique

Eva a levé les yeux de son téléphone.

— Tu as reçu la même chose ?

Je lui ai montré mon écran.

— GØD connaît donc CLØNE ?

— C’est ce qu’il veut nous faire croire.

Elle a relu le message, puis inspecté la pièce.

— Tu penses qu’il savait que nous étions ensemble ? ai-je repris.

— Je pense surtout qu’il vaut mieux arrêter d’en parler ici.

— Et Cobot ? Il sait peut-être que CLØNE est en contact avec GØD.

— Aucune idée. Mais si CLØNE échappe à notre contrôle, je ne suis plus certaine de savoir ce que les clés du Cortex protègent réellement.

Eva a rangé son téléphone et ouvert la porte.

— Attends ! Tu ne m’as toujours pas dit qui possède la troisième clé du Cortex !

— Franck, une intelligence inconnue vient de nous envoyer simultanément un message. Tu comprends pourquoi je préfère me taire ?

Elle a vérifié le couloir.

— Et surtout, n’en parle pas à Cobot.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on ne peut pas savoir de quel côté se trouve CLØNE.

Quelques jours plus tard, j’étais de retour dans les studios du Verdict. Cobot avait proposé à la rédaction d’organiser un grand forum télévisé. Trente citoyens avaient été tirés au sort parmi des volontaires aux situations et revendications variées. J'avais participé à la préparation des débats. Georges et Tess animeraient les échanges. Pour une fois, je resterais dans le public, aux côtés d'Eva.

À dix minutes du direct, le studio ressemblait à une ruche. Les techniciens vérifiaient les micros, ajustaient les éclairages. Les participants étaient installés en demi-cercle autour d’un espace central.

— Tu as l’air nerveux, m’a glissé Eva en me rejoignant.

— Trente Français et un président robot entrent sur un plateau télé. Tu connais la suite ?

Elle a souri.

J’ai aperçu Cobot au milieu des participants, discutant avec une femme qui lui montrait des photographies sur son téléphone.

La veille, l’Élysée avait annoncé qu’il était entièrement réparé et apte à reprendre ses fonctions. Tous les tests techniques avaient été validés par le NEX Robot Lab.

Officiellement, tout était rentré dans l’ordre.

Pourtant, depuis son retour, il lui arrivait d’hésiter avant de répondre, de laisser des silences inhabituels. Comme s’il avait appris à douter.

J'ai jeté un regard à Eva. Elle observait Cobot avec une attention inhabituelle. Depuis le message de GØD, je ne savais plus si elle cherchait à comprendre ses réponses ou à déceler ce qu'il pouvait nous cacher.

— Trente secondes ! a lancé le réalisateur.

Cobot a rejoint son fauteuil. Le voyant rouge s’est allumé.

— Bonsoir à tous, a commencé Tess. Depuis plusieurs jours, les manifestations révèlent des aspirations parfois contradictoires face à l’intelligence artificielle. Ce soir, nous allons tenter de mieux les comprendre, ensemble, en présence du président de la République.

Georges a pris le relais.

— Commençons par une inquiétude que beaucoup partagent : l’avenir de nos métiers.

La caméra s’est tournée vers une jeune femme. Je l’ai reconnue immédiatement.

— Mais c’est Flora ! ai-je murmuré.

— Qui ?

— La fille de Jean Morel, mon voisin !

— Tu l’as fait inviter ?

— Absolument pas ! Si j’avais su, je lui aurais conseillé de se méfier des journalistes.

Georges lui a tendu son micro.

— Flora, vous avez dix-neuf ans. Vous étudiez l’architecture, mais souhaitez devenir directrice artistique. Vous avez manifesté ces jours-ci. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

— Oui, bonjour. J’ai peur que mon diplôme soit déjà dépassé quand je l’aurai obtenu.

— Vous envisagez de changer de voie ?

— Pour aller où ? Vous voulez que je choisisse le métier qui sera remplacé en dernier ?

Quelques rires ont parcouru le plateau.

— J’aime dessiner, mais je sais qu’une machine peut produire cent images en quelques secondes. Pour moi, avoir du goût et savoir ce qu’on veut raconter, c’est important, mais je ne sais pas si quelqu’un sera encore prêt à me payer pour ça.

J’ai souri. Je reconnaissais les arguments qu’elle avait déjà opposés à son père.

Georges s’est tourné vers Cobot.

— Alors, Monsieur le Président, vous lui conseillez quoi ?

— Je pourrais examiner ses compétences, ses motivations et les perspectives des différents métiers.

— Et lui dire lequel choisir ?

— Non. Lui permettre de choisir en connaissance de cause.

— Encore faudrait-il qu’il reste des métiers à choisir, a répliqué Flora.

— L’automatisation de certaines tâches ne signifie pas forcément la disparition d’un métier¹. Mais je ne peux garantir que celui que vous envisagez aujourd’hui existera demain.

— Au moins, c’est clair.

— Elle a le caractère de son père, ai-je soufflé à Eva.

Sur un écran de contrôle, le chronomètre affichait déjà 27 minutes. Georges a jeté un regard vers la régie, où l'assistante de plateau lui faisait signe d'accélérer. Il a hoché la tête, puis aperçu un homme qui levait la main.

— Je vous en prie, monsieur.

— Jacques, cinquante-et-un ans, comptable. À son âge, elle peut encore choisir. Moi, on me demande de former les logiciels qui font déjà la moitié de mon travail, pour qu’ils sachent tout faire, et qu’ils me remplacent². Vous pensez qu’il suffit de me former pour repartir de zéro ?

— Votre entreprise vous propose une reconversion ? a demandé Tess.

— On n’en a pas parlé, non.

Des murmures ont parcouru l’assistance.

— Je comprends votre sentiment d’être dépossédé de votre expérience, a répondu Cobot. Je ne peux vous promettre que votre métier existera encore dans quelques années, Jacques, ni que la société saura immédiatement vous en proposer un autre.

— C'est censé me rassurer ?

— Non. C'est censé vous éviter une fausse promesse.

Georges a repris la parole.

— Voici donc une question centrale ce soir : si les machines effectuent une part croissante de notre travail, que vaudront encore nos compétences ?

— Laura, a repris Tess, vous dirigez une entreprise de services. Comment l’IA a-t-elle transformé votre activité ?

— Nous avons doublé notre chiffre d’affaires en deux ans, sans doubler nos effectifs. Nos agents autonomes traitent désormais une grande partie des demandes clients, préparent les dossiers et réalisent certaines analyses.

— Vous êtes donc contente de pouvoir vous passer de gens comme moi ? a lancé Jacques.

— Je suis contente que mon entreprise survive ! Sans l'IA, nous aurions sûrement perdu des clients face à des concurrents étrangers.

— Et vos salariés, ils survivent aussi ?

— Certains se sont reconvertis. Nous avons même recruté. Mais beaucoup moins que nous ne l'aurions fait sans ces outils, je vous le concède.

Jacques a voulu répliquer, mais Georges les a interrompus.

— Cette évolution va-t-elle s’accélérer ? a demandé Tess à Cobot.

— Probablement. Le coût de l’inférence³ diminue rapidement. Il devient maintenant rentable d’automatiser de vraies opérations intellectuelles, qui deviennent très peu coûteuses.

— Vous êtes en train de nous dire que réfléchir ne va bientôt plus valoir grand-chose ?

— Je dis que la valeur marchande de certaines tâches intellectuelles pourrait diminuer à mesure que leur automatisation se généralise.

— Vous parlez de machines qui travaillent toutes seules, a lancé une jeune femme. Pourtant moi j'entraîne des robots, et je passe mes journées à corriger leurs erreurs, classer des images et regarder des contenus que personne ne devrait avoir à voir. Comme des milliers d'autres travailleurs invisibles⁴. On appelle ça le progrès ?

— Êtes-vous bien rémunérée ? a demandé Georges.

— Pas vraiment. En tout cas, je n’ai pas les moyens de m’offrir les robots que j’entraîne !

Quelques rires gênés ont parcouru le plateau.

Un homme d’une quarantaine d’années a levé la main.

— Jeffrey, 43 ans, juriste. Anticipez-vous qu’une partie de la population devienne économiquement inutile⁵ ?

— Inutiles pour qui ? a protesté Frédérique, aide-soignante. Je m'occupe de personnes âgées qui ne travaillent plus. Certaines ne peuvent même plus contribuer comme avant. Mais elles n'en comptent pas moins pour ceux qui les entourent.

Cobot a incliné sa tête vers Frédérique.

— Inutile économiquement ne veut pas dire inutile humainement, a-t-il précisé.

— Et l’automatisation n’est pas une fatalité, a repris Laura. Nous avons besoin de salariés qui savent utiliser ces nouveaux outils. Certains deviennent beaucoup plus performants.

— Mais pas tous, a objecté Jacques.

— Non. Pas tous.

— Nous pouvons choisir de développer des IA qui augmentent les capacités humaines plutôt que de les remplacer⁶, a repris Cobot.

J’ai regardé Eva.

— On dirait que ton robot découvre le dialogue social.

— Il progresse, Franck. Depuis sa reconfiguration, il apprend davantage des échanges. Nos objections font désormais évoluer ses raisonnements, et il peut même changer d’avis.

— Même quand il a raison ?

— Ce n’est pas impossible.

Je me suis demandé si CLØNE saurait le faire changer d'avis. Tess a repris la parole.

— Admettons que l’on oriente ces transformations. Il reste une question : si les machines produisent davantage avec moins de travail humain, qui bénéficiera de la richesse créée ? Laura, vous qui avez doublé votre activité grâce à l’IA, où sont passés les gains de productivité ?

— Une partie nous a permis de baisser nos prix. Nous avons aussi investi dans de nouveaux produits et augmenté les salaires de certains collaborateurs.

Jacques a aussitôt repris son micro.

— Donc, vos machines produisent la richesse, les actionnaires en profitent, et ceux que vous n'avez plus besoin d'embaucher doivent se débrouiller ?

— Sans actionnaires, il n’y aurait peut-être pas d’entreprise, Monsieur !

— Et sans salariés, qui l’aurait construite ? Les propriétaires vont s’enrichir et les autres s’appauvrir, c’est cela ?

Les deux micros étaient restés ouverts. Laura et Jacques essayaient de parler en même temps, tandis que plusieurs participants réclamaient la parole.

— Un instant ! a lancé Georges.

Derrière lui, le chronomètre affichait 1h12. Il restait normalement 48 minutes d'antenne.

L'assistante de plateau lui a montré une pancarte : ACCÉLÉREZ !

Il a fait mine de ne pas la voir. Une femme a levé la main. Georges lui a donné la parole.

— Valentine, vous êtes économiste, vous avez une question ?

— Oui, bonjour Monsieur le Président. Aujourd’hui, la moitié de nos prélèvements obligatoires repose sur le travail, un quart sur la consommation et un quart sur le capital⁷. Si l’IA et les robots viennent bouleverser durablement les revenus du travail, ne faudra-t-il pas rééquilibrer notre fiscalité pour continuer à financer notre modèle social ?

— Absolument, Valentine. Si les machines produisent une part croissante de nos richesses, il faudra davantage taxer les revenus qu’elles génèrent, plutôt que le travail humain. Nous pourrons ainsi continuer à financer notre modèle social et à redistribuer cette richesse, y compris à ceux dont l’activité ne génère plus autant de valeur économique.

— Sinon on risque de créer une sous-classe permanente⁸ ! a lancé Justine, une enseignante d’une trentaine d'années.

Un jeune homme a levé la main.

— Théophile, développeur informatique. Pourquoi ne pas créer un fonds national qui investirait dans les entreprises bénéficiant de l'IA ? Tout le monde profiterait de leurs bénéfices.

— Vous voulez distribuer des actions à tous les Français ? a demandé une participante.

— Pourquoi pas ? a dit Jacques. Si les machines nous prennent notre travail, elles peuvent nous payer !

— L'idée existe déjà dans plusieurs travaux économiques⁹, a repris Cobot. Mais sa mise en œuvre soulève des questions de financement et de répartition.

— Et si les entreprises perdent de la valeur, qui assume les pertes ?

— La collectivité, selon le financement retenu. C'est le risque qu'il faudrait encadrer.

— Vous parlez d’argent et de machines, a enchaîné Frédérique. Mais hier, j’ai passé une heure à rassurer une dame qui croyait que son fils l’avait abandonnée. Il était en retard. Elle avait surtout besoin d’une présence humaine. Aucun robot, aucun chèque n’aurait pu remplacer ça.

Personne n'a parlé pendant quelques secondes.

Tess a regardé le chronomètre. 1h58. La régie lui annonçait une prolongation exceptionnelle. Elle a posé ses fiches sur la table.

— Monsieur le Président, doit-on réserver certaines activités aux humains ?

— Nous pouvons le décider, en effet, même lorsque les machines sauraient les accomplir¹⁰. C’est un choix de société.

— On peut aussi travailler avec l’IA plutôt que lui céder nos tâches, a repris Théophile. Soit on se les répartit, comme un Centaure, soit on collabore à chaque étape, comme un Cyborg¹¹.

— Cyborg ? Vous voulez remplacer les bras de Frédérique ? a demandé Jacques.

— Non ! C’est une métaphore de notre façon de travailler, pas de notre anatomie !

Flora a demandé la parole.

— Excusez-moi, je pense que mon travail est utile aux autres, mais il m’est aussi utile à moi. Je voudrais réussir par mon travail. Si les machines deviennent meilleures que nous partout, comment pourrai-je faire mieux que mes parents ?

Le plateau s’est calmé. Je connaissais suffisamment Jean pour savoir qu'il aurait voulu lui répondre. Et suffisamment Flora pour savoir qu'elle ne l'aurait pas laissé faire.

Georges s’est tourné vers Cobot.

— L’emploi remplit traditionnellement plusieurs fonctions : procurer un revenu, contribuer à la société, être reconnu et aussi permettre de progresser en effet. Le Contrat d’évolution vise justement à ce que ces dimensions ne dépendent plus exclusivement d'un emploi rémunéré.

— Exactement ! me suis-je exclamé, un peu trop fort.

Plusieurs têtes se sont tournées vers moi.

— Tu devrais préparer une émission sur le sujet, m’a soufflé Eva.

— Élever un enfant, a poursuivi Cobot, accompagner un parent dépendant, transmettre ses connaissances ou participer à une association sont aussi des contributions à la société. Elles méritent d’être reconnues.

Jeffrey a immédiatement réagi.

— Qui décidera de la valeur de nos contributions ? On aura une note d’utilité sociale ?

— Ce serait dangereux, a reconnu Cobot. Le Contrat d’évolution doit permettre à chacun de progresser et de contribuer, sans imposer une définition unique de l’utilité.

Valentine, l’économiste, a repris le micro.

— Monsieur le Président, vous le savez, Schumpeter avait théorisé ce que nous vivons sous le nom de « destruction créatrice » : chaque révolution industrielle fait disparaître des métiers pour en créer de nouveaux¹². Mais cette fois, tout s'accélère. Les métiers disparaissent plus vite que nous ne pouvons former les gens à ceux qui les remplaceront, et que nous ne connaissons pas encore. Votre Contrat d’évolution me paraît donc être un formidable amortisseur de cette transition. À un détail près.

— Lequel ?

— Comment financerez-vous la reconnaissance des contributions non rémunérées ?

— Je vois, Valentine, que vous avez l’art de poser deux fois la même question sans en avoir l’air. Je vais donc compléter ma réponse : mieux répartir les richesses produites, mais aussi repenser nos dépenses et, surtout, cesser de faire payer aux générations futures ce que nous refusons de financer aujourd’hui.

— On va encore se serrer la ceinture ? a lancé Justine.

— Pas nécessairement. Mais il faudra hiérarchiser les priorités.

— Alors, où économiser ? a demandé Tess.

— L’OCDE estime qu’une meilleure efficacité des dépenses de santé pourrait dégager environ quinze milliards d’euros par an à moyen terme, et une meilleure organisation des dépenses des collectivités, douze milliards supplémentaires¹³.

— Vous voulez supprimer des hôpitaux et des mairies ? s’est inquiétée Justine.

— Ce ne sont ni des fermetures programmées ni des économies garanties. On parle notamment de soins mieux ciblés, de médicaments génériques, de simplification des compétences locales…

— Et de retraites rabotées ? a interrompu Jacques.

— Les paramètres des retraites et certaines aides publiques doivent aussi pouvoir être examinés, oui. Mais chaque mesure a des conséquences différentes.

— Derrière vos milliards, il y a des gens ! a insisté Justine.

— Oui, et les conséquences doivent être débattues avant toute décision.

Jeffrey, au deuxième rang, a coupé court aux applaudissements.

— Et le Parlement, dans tout ça ? C’est encore aux députés et aux sénateurs de voter les lois, non ?

— Évidemment, a répondu Cobot. Ni moi ni cette assemblée ne pouvons nous y substituer.

Georges a saisi l’ouverture.

— Et l’État ? Pourquoi demander toujours des efforts aux Français plutôt que de commencer par lui-même ?

— Nous avons commencé. Dans certaines administrations, l’IA a permis de gagner jusqu’à 60 % de temps sur certaines fonctions, et de diviser par six des délais de réponse¹⁴.

— Alors, vous avez économisé combien ? a insisté Valentine.

Cobot a effectué un mouvement inédit : sa tête a fait un tour complet pour revenir face à Valentine.

— C’est la difficulté. Gagner du temps ne signifie pas automatiquement réduire les dépenses : les agents peuvent aussi traiter davantage de dossiers ou mieux accompagner les usagers. Sur un périmètre hypothétique de vingt à trente milliards d'euros de dépenses administratives optimisables, des gains nets de cinq à dix pour cent représenteraient entre un et trois milliards par an. Mais il s'agit d'une simulation, pas d'économies acquises.

— Trois milliards, c’est tout ? a répondu Valentine.

— Insuffisant, oui. Mais un État qui demande des efforts doit montrer l’exemple.

Laura s’est emparée de son micro.

— Et ensuite, vous allez taxer les entreprises qui investissent dans l’IA ?

— Pour sûr ! a répliqué Jacques. Quand vous payez vos salariés, vous versez des cotisations. Si une machine fait notre travail, il faudra quand même financer les retraites !

— Vous voulez taxer chaque logiciel ?

— Je veux savoir ce qui remplacera les recettes perdues !

— Nous pouvons envisager de taxer certaines automatisations, les profits qu'elles génèrent ou de partager plus largement la propriété des entreprises. Mais chacune de ces options présente des risques pour l'emploi et l'investissement¹⁵.

— Donc, aucune solution miracle ? a demandé Georges.

— Non. Tout le monde veut gagner davantage, partir plus tôt à la retraite, percevoir de meilleures pensions, avoir plus de médecins, plus d’enseignants, de meilleurs services publics et payer moins d’impôts. Ces aspirations sont toutes légitimes. Mais elles ont un coût, et nous ne pouvons pas tout obtenir simultanément. Une addition de souhaits ne constitue pas un budget.

— Un Président qui ne promet pas de miracle, c’est presque suspect, ai-je murmuré.

Eva observait Cobot. Tess a consulté ses notes.

— Et la dette ? Ne faudrait-il pas commencer par la rembourser ?

— Elle avoisine les 3 600 milliards d’euros¹⁶, c’est colossal. L’année dernière, les administrations publiques ont payé près de 65 milliards d’euros rien qu’aux intérêts de leur dette, soit 180 millions d’euros chaque jour.

— Donc on arrête d’investir jusqu’à l’avoir remboursée ? a demandé Laura.

— Non, car certains investissements sont nécessaires aujourd’hui pour préparer l’avenir. Réduire la dette dégagera des marges de manœuvre, mais prendra des années et exigera des arbitrages.

Plusieurs participants ont voulu réagir à la fois. Le compteur venait de franchir 2h55 ; l’assistante de plateau brandissait depuis plusieurs minutes une pancarte : CONCLURE. La chaîne avait repoussé deux fois le programme suivant. Cette fois, la régie était à court d’options.

— Nous allons devoir terminer… a commencé Georges.

— Attendez ! a protesté Justine. Vos chiffres, c’est bien beau, mais comment comptez-vous nous faire accepter les sacrifices nécessaires ?

— Oui, et qui décidera de ce à quoi nous devons renoncer ?

— Et qu’est-ce qui nous garantit que vous tiendrez compte de notre avis ?

— Rien, pour le moment, a répondu calmement Cobot.

Un silence a suivi. Tess en a profité pour tenter de conclure.

— Voilà qui résume peut-être notre soirée. Des chiffres, des propositions, beaucoup de désaccords… et finalement, aucune garantie que l’avis des citoyens sera pris en compte dans les décisions à venir. Merci à tous d’avoir participé à ce forum au format inédit et…

— C’est précisément ce que je souhaite changer, l’a interrompue Cobot.

Tess s’est arrêtée, surprise.

— Je souhaite vous proposer une nouvelle méthode pour transformer ces discussions en décisions collectives.

— Et vous pensez que votre méthode suffira à mettre fin aux revendications ?

— Je ne cherche pas à supprimer les désaccords. Je cherche à réduire la distance entre ceux qui prennent les décisions et ceux qui en vivent les conséquences.

— Tu comprends ce qu’il prépare ? ai-je murmuré à Eva.

— Pas encore.

Elle ne souriait plus.

— Et ça ne te rassure pas ?

— Pas particulièrement.

Je partageais son inquiétude. Nous ignorions jusqu’où CLØNE et GØD pouvaient influencer les raisonnements de Cobot. Et voilà qu’il promettait aux Français de leur redonner prise sur les décisions qui gouvernaient leur avenir. L’ironie ne nous avait pas échappé.

Georges a porté la main à son oreillette. Son visage s’est fermé.

— Monsieur le Président, je suis désolé, mais nous devons terminer l’émission. Nous aurions aimé découvrir votre méthode, mais nous devons rendre l’antenne.

— Je comprends. J’aimerais simplement ajouter une chose.

Tess a regardé le chronomètre.

— Très rapidement, alors !

Cobot s’est tourné vers les participants.

— Il vous faudra choisir.

J’ai senti Eva se raidir à côté de moi.

Je l’ai regardée. Elle fixait Cobot, immobile.

À République, cette phrase lui avait échappé au milieu d’un dérèglement.

Ce soir, il semblait l’avoir choisie.

Mais était-ce vraiment lui qui choisissait ?

Source

¹ Automatisation des métiers : L'intelligence artificielle automatise généralement des tâches plutôt que des professions entières. Ses effets dépendent donc de la composition de chaque métier et de la manière dont les entreprises réorganisent le travail. Elle peut remplacer certaines activités, en compléter d'autres ou en créer de nouvelles, sans garantir que les personnes dont les tâches disparaissent retrouveront facilement un emploi.

² En octobre 2026, Microsoft a proposé un plan de départs volontaires à environ 60 000 salariés, après plus de 15 000 suppressions de postes en 2025, dans un contexte d’investissements massifs dans l’IA. Aucun lien direct avec l’automatisation de ces emplois n’a été cité par Microsoft.

³ Inférence : phase d'utilisation d'une IA déjà entraînée, durant laquelle elle produit une réponse, une analyse ou une prédiction à partir de nouvelles données. La baisse de son coût rend économiquement accessibles des tâches auparavant effectuées par des humains.

⁴ Le travail invisible de l’IA : dans Feeding the Machine (2024), James Muldoon, Mark Graham et Callum Cant révèlent, à travers de nombreuses enquêtes et témoignages, les conditions souvent précaires des travailleurs chargés d’annoter les données, de modérer les contenus et d’effectuer les tâches indispensables au fonctionnement des systèmes d’IA.

⁵ Useless Class (« classe inutile ») : dans Homo Deus : Une brève histoire du futur (2015), l’historien Yuval Noah Harari imagine qu’une IA capable de surpasser les humains dans un nombre croissant de tâches pourrait faire émerger une population durablement exclue du marché du travail. Ces individus deviendraient économiquement superflus, sans être pour autant humainement inutiles. Harari soulève ainsi une question fondamentale : comment préserver les revenus, la dignité et le sentiment d’utilité de chacun dans une société où le travail humain ne serait plus indispensable à la production ?

⁶ IA et avenir du travail : Erik Brynjolfsson (The Turing Trap, 2022) et Daron Acemoglu et Simon Johnson (Rebalancing AI, 2023) alertent sur les risques d'une IA principalement conçue pour remplacer les travailleurs. David Autor (Applying AI to Rebuild Middle Class Jobs, 2024), puis Acemoglu, Autor et Johnson (Building Pro-Worker Artificial Intelligence, 2026), explorent les conditions d'une IA qui renforce les compétences humaines et crée de nouvelles tâches.

⁷ Selon les données 2024 de la Commission européenne, les prélèvements obligatoires en France se répartissent entre le travail (51,5 %, cotisations sociales comprises), la consommation (24,8 %, notamment la TVA) et le capital (23,7 %, incluant les bénéfices des entreprises, les revenus du patrimoine et les successions). Cette répartition est proche de celle de la zone euro : respectivement 52 %, 26,1 % et 21,9 %. Sources : Commission européenne, Data on Taxation Trends (données 2024, publiées en mars 2026) ; François Ecalle, Les prélèvements sur le travail, le capital et la consommation de 2016 à 2024, FIPECO, 16 avril 2026.

⁸ Permanent Underclass (« sous-classe permanente ») : dans un article publié en avril 2026, Jasmine Sun explore le risque de voir émerger une population durablement privée de pouvoir économique et de possibilités d’ascension sociale, si l’IA concentre les richesses et réduit la valeur du travail humain. Il s’agit d’un scénario prospectif, non d’une évolution inévitable.

⁹ Propriété du capital et IA : dans Scenarios for the Transition to AGI (2024), Anton Korinek et Donghyun Suh étudient des scénarios où l’automatisation pourrait fortement réduire les revenus du travail. Dans Moore’s Law for Everything (2021), Sam Altman propose un American Equity Fund, financé notamment par des prélèvements sur la valeur des entreprises et des terrains, afin de redistribuer aux citoyens une partie de la richesse créée.

¹⁰ Human Reserved (« réservé aux humains ») : concept proposé par Bill Gates en 2026, selon lequel certaines activités devraient rester confiées aux humains, même lorsque l’IA ou les robots pourraient les accomplir. À l’image des réserves naturelles, l’objectif serait de préserver des activités pour leur valeur humaine ou sociale. Gates évoque notamment les métiers du soin, où la relation humaine est essentielle, ainsi que la protection temporaire de certains emplois.

¹¹ Centaure et Cyborg : dans Co-Intelligence (2024), Ethan Mollick distingue deux formes de collaboration avec l’IA. Le Centaure répartit les tâches entre l’humain et la machine selon leurs compétences respectives. Le Cyborg les associe étroitement tout au long du travail, dans une interaction continue. Il s’agit de métaphores organisationnelles, sans implants corporels.

¹² La destruction créatrice, concept popularisé en 1942 par l’économiste Joseph Schumpeter. En 2025, le Français Philippe Aghion a reçu le prix Nobel d’économie, conjointement avec Peter Howitt et Joel Mokyr, pour ses travaux sur la croissance par l’innovation. Avec Howitt, il a modélisé ce mécanisme, soulignant le rôle essentiel de la concurrence, de la recherche et des institutions. Il défend une croissance portée par l’innovation, accompagnée de politiques d’éducation et de protection sociale pour en partager les bénéfices.

¹³ OCDE, Études économiques : France 2026 (estimations conditionnelles sur les dépenses de santé et les collectivités)

¹⁴ IGF — Rapport sur le déploiement de l'IA dans les administrations, juillet 2026

¹⁵ Fiscalité de l’IA -FMI — Fiscal Policy Can Help Broaden the Gains of AI to Humanity (2024) le FMI déconseille une taxe spécifique sur les robots ou l’IA, qui pourrait freiner l’innovation. Il préconise plutôt de réexaminer les avantages fiscaux favorisant le remplacement des salariés par des machines, et d’adapter la taxation des bénéfices et des revenus du capital, afin de mieux répartir les gains de productivité liés à l’automatisation.

¹⁶ Dette publique française : Insee — Dette publique française au deuxième trimestre 2026 (29 septembre 2026). La dette de l’ensemble des administrations publiques (État, collectivités territoriales et Sécurité sociale) atteignait 3 595 milliards d’euros au deuxième trimestre 2026, soit 119 % du PIB. Elle représentait 3 460 milliards fin 2025.

¹⁷ Insee, dépenses publiques 2025 : 64,7 Md€ d’intérêts annuels, soit 180m€ par jour ou 2,2% du PIB français. Ces montants concernent l'ensemble des administrations publiques : État, collectivités locales et Sécurité sociale. C’est un montant équivalent aux dépenses annuelles de recherche et développement de toutes les entreprises et administrations françaises réunies.

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