Robot 1er

Kapitel 8

måndag 27 juli 2026

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Comparaison et raison

— Eva, tu es là ? ai-je lancé, un peu trop fort pour le silence solennel du carré presse.

Eva se tenait à quelques mètres de moi, un badge du service technique de l’Élysée épinglé à sa veste. Elle semblait aussi surprise que moi de cette rencontre, ici, de ce côté-ci des grilles.

— Grâce à mes articles sur Cobot, j’ai fini par obtenir une accréditation pour la photo officielle du gouvernement et ce premier Conseil des ministres, lui ai-je expliqué. Et toi ? Je ne pensais pas te trouver là.

— Suivi technique, répondit-elle.

Elle désigna d'un mouvement du menton le boîtier discret accroché à sa ceinture.

— Les premiers temps, je ne le laisse jamais sortir seul.

Elle avait prononcé cette phrase avec le naturel d'une mère parlant de son enfant. En s'entendant, elle esquissa un très léger sourire, comme si elle réalisait seulement le choix de ses mots.

J’avais du mal à mesurer ma chance. J’étais debout sur le perron de l’Élysée, à quelques mètres du président de la République et de cette intelligence artificielle qui occupait depuis des mois mes carnets, mes articles et une partie de mes nuits. J’allais être l’un des premiers à voir le gouvernement réuni. L’un des premiers à le photographier avant le reste du pays.

La photographie officielle a été prise d’abord, dans cette disposition presque immuable qu’on retrouve depuis des décennies sur ce type de clichés : les marches claires, les costumes sombres, les sourires maîtrisés, le pouvoir rangé comme une famille qui aurait appris à ne jamais se toucher.

François Rousseau et Cobot se tenaient au centre. À côté d’eux, une femme que je ne connaissais pas encore gardait le visage fermé, le menton haut, sans chercher à sourire plus que nécessaire.

— Tu la connais, la nouvelle Première ministre ? ai-je demandé à Eva.

— Oui. Alexandra Ferrari. Polytechnicienne, ingénieure de formation. Elle a été préfète, puis a dirigé une grande régie de transport public. Sa réputation, c’est la rigueur. Ses détracteurs disent froideur. Ses soutiens disent fiabilité.

Nommée dans les jours suivant l’investiture, elle avait composé en quarante-huit heures à peine le gouvernement que Rousseau et Cobot avaient validé presque sans le retoucher. Autour d’elle, dans l’ordre protocolaire, les ministres chargés des fonctions les plus sensibles prenaient place d’abord : Intérieur, Affaires étrangères, Défense, Justice. Puis venaient les autres, dont Eva me soufflait les noms à mesure que je les photographiais.

J’ai vu très nettement le moment où Cobot a incliné la tête vers son écran ventral. Une interface brève s’y est allumée. Puis sa panocaméra s’est activée.

— Il prend un selfie ? ai-je murmuré.

Eva n’a pas répondu.

Quelques secondes plus tard, la légende est apparue sur les écrans de contrôle alignés au fond du carré presse. Sobre. Presque institutionnelle.

Premier Conseil des ministres du quinquennat.

Rien de spectaculaire. Pas de formule provocante. Pas d’ironie numérique. Seulement cette phrase, posée sous une image que l’histoire politique française n’avait encore jamais produite : un gouvernement, pour sa première photographie officielle, avec une intelligence artificielle en son centre.

Ce n’était pas seulement une première. C’était une bascule.

Pour marquer ce changement, Rousseau avait même décidé d'inviter exceptionnellement quelques journalistes aux premières minutes du Conseil des ministres, un huis clos auquel la presse n'avait encore jamais eu accès. Les caméras nous ont suivis jusqu’à la salle où devait se tenir le Conseil. On nous a placés à l’écart, le long du mur du fond, le temps que chacun gagne sa place autour de la table ovale.

Les chaises raclaient le parquet. Les conseillers retiraient des dossiers, ajustaient des micros, vérifiaient des cartons nominatifs. Un ministre s’est approché du Président.

— Alors, monsieur le Président, prêt pour ce premier exercice ?

Rousseau a souri. Ce sourire un peu raide que je lui connaissais depuis la conférence de presse, six mois plus tôt. Il a répondu quelque chose d’inaudible, noyé dans le bruit des chaises qu’on installait.

Personne, en revanche, n’a tenté la même approche avec Cobot.

Il restait là, silencieux, son écran ventral d’un bleu turquoise, celui de l’envie. Pas une main sur son épaule. Pas une plaisanterie. Pas même cette phrase banale qu’on adresse au nouveau venu pour mesurer son degré de complicité.

Avec lui, personne ne savait par où commencer.

Une moitié de la table l’observait avec une curiosité presque enfantine. L’autre gardait cette raideur qu’on a devant quelque chose qu’on n’a pas choisi d’accepter. La ministre de la Culture, reconnaissable à son foulard de soie noué malgré la chaleur, a posé un instant la main sur le dossier de la chaise voisine de celle de Cobot, comme pour vérifier qu’elle était bien réelle. Un autre ministre, plus loin, a reculé la sienne de quelques centimètres avant de s’asseoir.

Personne, dans cette salle, n’avait reçu de notice sur la manière de partager une table avec une intelligence artificielle.

Et surtout, personne n’avait rien à gagner à essayer de la séduire. Cobot ne riait pas aux plaisanteries. Il ne rendait pas les regards. Il ne s’adoucissait pas devant les marques de respect.

Il fallait le convaincre.

Ou renoncer.

Juste avant qu'on ne nous fasse sortir, François Rousseau a pris la parole.

— Je voudrais vous présenter Compa, un outil capable d'identifier, partout dans le monde, les politiques publiques qui obtiennent les meilleurs résultats, quels que soient les pays ou les orientations politiques qui les ont mises en œuvre.

Il marqua une courte pause.

— Notre ambition est simple : apprendre en permanence de ce qui fonctionne le mieux.

À cet instant précis, un huissier nous fit signe de quitter la salle.

La porte se referma sur la suite.

Le reste du Conseil, je l'ai reconstitué grâce au récit d'un ministre qui avait accepté de me parler sous couvert d'anonymat. Il me rejoua la scène avec une précision presque théâtrale, comme s'il cherchait encore à comprendre ce à quoi il venait d'assister.

— Au début, le Président a continué à présenter Compa, m'expliqua-t-il. Il a commencé par préciser que le système comprenait toutes les langues du monde. Grâce à cela, il pouvait observer en permanence ce qui fonctionnait le mieux dans les systèmes d'éducation, de santé, de transport ou de justice à travers la planète. Il s'en sortait bien. Vraiment.

Il a marqué une pause.

— Puis quelqu’un lui a posé une question technique. Une question sur la pondération des données d’un pays à l’autre. Et là, il a eu un blanc. Un vrai.

Il ne souriait plus.

— Le Président a regardé ses notes. Puis Cobot. L’écran ventral s’est allumé. Une phrase est apparue, comme un sous-titre. Rousseau l’a lue presque mot pour mot : « Chaque indicateur est ajusté selon le contexte national avant d’être comparé. » Ensuite, il a hoché la tête et il a enchaîné, comme si de rien n’était.

— Et personne n’a réagi ? lui ai-je demandé.

— Pas sur le moment. C’est ça, le plus étrange. Personne n’a réagi.

Il a baissé les yeux vers sa tasse, qu’il n’avait presque pas touchée.

— Mais ça s’est reproduit trois ou quatre fois pendant la matinée. Toujours sur les passages techniques. À chaque fois, Cobot affichait une phrase. À chaque fois, le Président la reprenait. Au bout d’un moment, j’ai compris que ce n’était pas Rousseau qui pilotait cette présentation.

Il m’a regardé.

— C’était l’inverse. Le discours avait été écrit par Cobot dans ses moindres détails. Le Président se contentait de le lire à mesure qu’il défilait devant lui.

C’est à ce moment du Conseil qu’est née la phrase qui allait devenir célèbre dans les jours suivants. Selon le ministre, Rousseau l’a prononcée avec une assurance presque retrouvée :

— Il faut réguler face à des preuves de dérives d’ampleur, et non par nos peurs.

La formule avait quelque chose d’imparable. Elle partait du résultat, pas du principe. Ne plus réguler par réflexe. Ne plus légiférer sous l’effet de l’angoisse. Ne pas étouffer un progrès avant même de l’avoir laissé produire ses effets.

Trop de régulation tue la régulation, avait résumé Rousseau.

Mais il fallait savoir réguler vite, dès qu’une dérive réelle apparaissait.

— C’est là que ça s’est tendu, a repris le ministre. La ministre du Travail et des Solidarités a demandé si on était en train de nous dire que nous avions trop légiféré ces vingt dernières années.

Il a mimé le silence qui avait suivi.

— Le Président a commencé à répondre. Puis il s’est arrêté net.

Plusieurs regards, autour de la table, s’étaient alors tournés vers Cobot.

— Son écran s’est rallumé, a poursuivi le ministre. Et Rousseau a lu : « Pas mal légiféré. Trop légiféré : trop souvent par surréaction. En voulant empêcher des cas isolés de se reproduire, on a généralisé des règles, qui s’empilent et rendent tout complexe. Les formalités sont alourdies et créent de l’immobilisme. Il faut légiférer face à de vraies tendances constatées. »

La ministre du Travail et des Solidarités n’avait pas répondu tout de suite. Elle avait simplement refermé son stylo, lentement.

— Elle n’avait pas l’air convaincue, mais personne n’avait d’argument solide à lui opposer. C’est ça qui l’a agacée, je crois. Pas la phrase elle-même. Le fait qu’elle tombe comme un résultat. Comme si elle n’avait plus besoin d’être discutée.

Il s’est tu quelques secondes.

— Ce qui m’a frappé, ce n’est pas seulement ce qui a été dit. C’est que personne, autour de cette table, n’était venu avec ce type d’argumentaire. Nous, on arrive avec une conviction, une ligne politique, parfois une intuition. Ensuite, on cherche à la défendre. Lui, il arrive avec un résultat déjà observé.

Il a eu un sourire bref, sans joie.

— En une matinée, j’ai eu le sentiment de devoir réapprendre mon métier.

Un second ministre, plus réservé, ne m’a livré qu’une phrase. Mais elle s’est imposée à moi comme la plus juste de toute la matinée.

— Vous savez ce qui m’inquiète, vraiment ? Pas qu’il ait raison. Ce qui m’inquiète, c’est qu’à force de lui donner raison, on finisse par ne plus écouter personne d’autre.

D’après les récits que j’ai pu recouper, Compa avait ensuite passé en revue plusieurs comparaisons internationales, toutes construites sur le même principe : observer d’abord, juger ensuite.

Sur la régulation des marchés financiers, l'outil avait montré que le niveau de complexité de la réglementation française contribuait à détourner une partie des capitaux vers des places financières offrant un cadre plus simple et plus prévisible. Le paradoxe n’était pas nouveau. Mais personne, autour de la table, ne l’avait jamais vu chiffré avec cette froideur-là, sans précaution idéologique, sans camp à défendre.

Puis, en toute fin de réunion, une dernière comparaison avait jeté un silence différent sur la salle.

La Suisse.

Cobot avait rappelé que les citoyens suisses étaient appelés aux urnes plusieurs fois par an pour se prononcer directement, par référendum, sur une multitude de sujets. Là où la France confiait, dans l'immense majorité des cas, ces décisions à ses représentants.

Cette fois, le malaise ne venait plus d’un détail technique. Il touchait à la source même du pouvoir.

Le ministre de l’Intérieur avait fini par poser la question que beaucoup semblaient retenir.

— Est-ce qu’on envisage de transposer ça chez nous ?

Rousseau avait répondu non.

Mais avant de répondre, il avait regardé Cobot.

Presque rien. Un mouvement infime. Une fraction de seconde.

Assez pour que plusieurs ministres le remarquent.

— Après coup, m’a confié l’un d’eux, on s’est tous demandé la même chose : qui avait vraiment répondu ?

En sortant de l’Élysée, j’ai retrouvé deux confrères sur le trottoir, plantés devant les grilles comme s’ils hésitaient encore à s’éloigner. Ils couvraient la politique depuis bien plus longtemps que moi. Adrien tenait son carnet ouvert, mais il n’écrivait plus.

— Alors ? lui ai-je demandé. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Rien à voir avec ce que j’ai vu en vingt ans de Conseils des ministres, a-t-il répondu. D’habitude, avant même la fin du Conseil, on sait déjà ce qui en sortira. Cette fois, je repars avec plus de questions que de réponses.

Il a jeté un regard vers la cour, derrière les grilles.

— Et je ne sais même pas si on vient d’assister à un vrai changement de méthode, ou seulement à son premier jour.

— On va devoir trouver un mot pour ça, a ajouté sa consœur.

— Pour quoi ?

— Pour ce qu’on vient de voir. « Gouvernement », « Conseil des ministres »… ça ne suffit plus.

Dans le train du retour, la vitre me renvoyait mon reflet par intermittence, entre deux tunnels. Je revoyais Rousseau tourner les yeux vers Cobot avant chaque réponse délicate. Ce mouvement presque imperceptible. Cette manière de céder la place sans jamais se lever.

Si chaque décision devait désormais naître d’un résultat plutôt que d’une conviction, qui choisirait les résultats à suivre ? Qui déciderait qu’une comparaison valait mieux qu’une autre ? Qui tracerait la frontière entre l’assistance et le commandement ?

Ce matin-là, personne n’avait posé la question.

C’était peut-être cela, le plus inquiétant.

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