Capítulo 10
jueves, 30 de julio de 2026
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Question frontale
Il était six heures du matin à l’île Moineau.
J’aimais cette heure-là. La seule vraiment à moi, avant que la journée ne commence à appartenir aux autres.
J’étais assis dans la cabane, devant mon bureau. Ma tasse de café refroidissait au coin de la table, coincée entre deux piles de feuilles annotées. Lia avait traversé la pièce sans me regarder, avec cette indifférence souveraine qu’elle réservait aux matins où elle estimait ne rien devoir à personne.
Par la fenêtre, j’apercevais Jean Morel, de l’autre côté de la haie. Il arrosait déjà son potager, penché sur ses rangs de tomates comme si le reste du monde pouvait attendre.
Je l’ai observé une seconde. Puis mon regard a glissé vers le rameur, dans l’angle de la pièce. Il était là depuis des semaines. À la même place. Silencieux, accusateur, avec cette manière qu’ont les objets inutilisés de vous rappeler exactement qui vous n’êtes pas devenu. Je me suis dit que j’en ferais demain. Je me l’étais dit la veille aussi. Et le jour d’avant.
J’ai ouvert mon ordinateur et consulté le site de l’Élysée. Un réflexe quotidien, désormais. Le compte rendu trimestriel venait d’être mis en ligne : les premiers résultats concrets du gouvernement Rousseau-Cobot, quelques mois à peine après son entrée en fonction.
Cette fois, ce n’était plus un document PDF illisible.
C’était une vidéo de quelques minutes. Sobre. Sans musique. Sans montage apparent. Un fond neutre, une lumière plate, et la voix de Cobot, ni masculine ni féminine, que j’avais appris à reconnaître sans jamais réussir à m’y habituer tout à fait.
Je suis resté un moment sans cliquer.
Puis j’ai lancé la lecture.
Cobot, lui, a attendu avant de parler. Une seconde de trop. Peut-être deux. Un silence trop long pour n’être qu’un simple temps de calage technique.
Quand il a commencé, j’ai compris aussitôt que ce ne serait pas une vidéo comme les autres.
— Françaises, Français, mes chers compatriotes.
Comme vous le savez, je travaille en continu. Sans interruption. Sans agenda électoral.
Ce que je vais vous présenter aujourd’hui n’est pas un bilan de circonstance. C’est un état des lieux, actualisé au jour où je vous parle.
Je dois d’abord vous dire ce que j’ai trouvé en prenant mes fonctions.
Les données étaient publiques. Le diagnostic, lui, ne l'était pas.
87 % du territoire français est en situation de fragilité médicale¹.
Ce ne sont pas quelques zones rurales isolées. C’est la quasi-totalité du pays.
La densité des médecins généralistes est tombée à 146 pour 100 000 habitants².
25,9 millions d’entre vous vivent dans un désert médical.
6,4 millions n’ont toujours pas de médecin traitant déclaré³.
Ces chiffres ont deux visages : des patients qui renoncent à se soigner, découragés par des délais insoutenables, et des médecins trop peu nombreux, dont dépend parfois tout un territoire. Qu'un seul s'arrête, et des milliers de patients se retrouvent sans praticien. Le burn-out n'y est plus l'exception, mais la conséquence prévisible.
36 % d’entre vous ont renoncé à un rendez-vous médical au cours des douze derniers mois⁴, faute de praticien disponible ou d'un délai acceptable. Aux urgences, l'attente moyenne est passée de deux heures quinze à plus de trois heures en dix ans⁵.
Rien de tout cela n'est nouveau. Ces constats sont documentés depuis longtemps. Pourtant, pendant que les patients attendent, plus de la moitié du temps de travail des infirmiers et des aides-soignants continue d'être absorbée par des tâches administratives plutôt que par le soin.
J'ai identifié trois leviers : former davantage de médecins là où ils manquent, rendre ces territoires attractifs et rendre du temps médical aux soignants.
Car un médecin ne choisit pas seulement un poste. Il choisit aussi un lieu de vie. Tant que cette réalité sera ignorée, les déserts médicaux le resteront.
Certains de ces leviers ont déjà produit des résultats. Des outils d'intelligence artificielle ont été déployés dans plusieurs hôpitaux pour alléger les tâches administratives. La charge de travail non médicale y a diminué de 20 à 30 %, permettant de redéployer des soignants auprès des patients et de réduire les temps d'attente.
Le reste ne se mesure pas en quelques mois.
À aucun moment, Cobot n'a affirmé avoir réussi. Il s'est contenté d'énoncer les faits, sans hausser le ton ni chercher à s'en attribuer le mérite.
J'avais lancé la vidéo par réflexe. Je l'ai regardée deux fois, puis j'ai appelé Eva.
— Tu l'as vue ?
Cette fois, Rousseau avait été presque entièrement effacé. Son introduction, remplie de formules convenues et d'autosatisfaction, avait été supprimée au montage au profit de la présentation de Cobot.
Nous avons parlé des déserts médicaux. Pas seulement de l'absence de médecins, mais des inégalités qu'elle révélait : selon l'endroit où l'on vit, on n'a ni les mêmes soins, ni les mêmes chances.
— Quand tu n'as plus de médecin près de chez toi, tu finis par te demander si tu comptes encore, a dit Eva.
Puis, après un silence :
— Pour la première fois, les chiffres montrent quelque chose de réel.
Je suis resté un moment avec cette phrase en tête.
— Tu as vu le sondage ? ai-je demandé à Eva.
Il posait une question simple : « Si vous deviez choisir entre François Rousseau et Cobot pour diriger le pays, lequel préféreriez-vous ? »
Cobot arrivait nettement en tête.
— Le plus étonnant, a-t-elle ajouté, ce n'est pas que certaines choses fonctionnent mieux. C'est la vitesse à laquelle les gens s'habituent à ce qu'elles fonctionnent mieux.
Je n'ai rien répondu. J'ai raccroché, puis allumé la télévision.
Sur les chaînes d'information, la vidéo tournait déjà en boucle. Les bandeaux défilaient :
Cobot : premiers résultats.
L'intelligence artificielle plus efficace que les ministres ?
Qui gouverne vraiment ? Cobot ou François Rousseau ?
Aussi, faute de pouvoir gagner contre les faits, les opposants avaient changé de terrain. Ils avaient choisi de contester celui qui les produisait.
Je suis sorti prendre l'air.
Jean Morel arrosait son potager de l'autre côté de la haie. Je lui ai tendu mon téléphone.
Il a regardé la vidéo en silence, puis me l'a rendu.
— Tu te souviens, quand ma femme est tombée, l'hiver dernier ?
Je m'en souvenais. Quatre heures d'attente aux urgences, avec une hanche cassée.
Jean a baissé les yeux vers ses salades.
— Là, au moins, il en parle comme d'un vrai problème. Pas comme une promesse de campagne.
Il est resté silencieux quelques secondes avant d'ajouter :
— Tu sais, j'ai jamais voté pour un ordinateur. Mais celui-là… je commence à bien l'aimer. Ça fait des années qu'on nous promet plus de médecins. Lui, il ne promet pas. Il montre.
Puis, presque gêné :
— Je demande pas à comprendre comment. Je demande juste que ça continue.
Il est retourné à son potager.
Je suis rentré avec cette phrase en tête.
Je demande juste que ça continue.
Eva m'avait parlé d'un autre sondage. À la question « Faites-vous confiance à Cobot pour améliorer votre vie quotidienne ? », 71 % des Français répondaient oui. Un niveau de confiance qu'aucun responsable politique n'atteignait plus depuis longtemps.
Sur les réseaux sociaux, les témoignages se multipliaient. Un infirmier de Bordeaux publiait la photo de son planning, allégé de deux heures de tâches administratives : « Je fais enfin le métier pour lequel j'ai signé. »
Puis venaient des centaines de messages semblables. Des patients, des soignants, des proches. Tous racontaient une attente réduite, un rendez-vous obtenu, une journée moins absurde.
Presque tous se terminaient par le même mot.
Merci.
Un mot que bien des ministres auraient rêvé d'entendre.
Ne pouvant plus s'attaquer aux résultats, les opposants s'acharnaient sur Rousseau.
Il est nul.
C'est le petit chien de Cobot.
À l'Élysée, la Première ministre, Alexandra Ferrari, recevait des sollicitations de toutes parts. Anciens ministres, présidents de région, candidats potentiels : tous étaient convaincus qu'avec Cobot à leurs côtés, ils auraient fait mieux que Rousseau.
Plus tard dans la journée, Eva m'a raconté ce qui s'était passé lors du dernier Conseil des ministres.
Responsable de l'équipe chargée de la maintenance et de l'évolution de Cobot, elle assistait régulièrement à ces réunions.
Ce matin-là, après le départ de Rousseau, plusieurs ministres étaient restés autour du petit-déjeuner. Une tasse à la main, une viennoiserie oubliée devant eux, ils tardaient à repartir, comme s'ils cherchaient à vérifier que les autres ressentaient le même malaise.
Alexandra Ferrari était restée avec eux. D'une voix calme, elle répétait que la situation était inédite, qu'il fallait s'adapter et qu'elle continuerait, bien sûr, à consulter les ministres.
— Soyez rassurés, avait-elle conclu.
Le mot était resté suspendu. Personne n'avait paru l'être.
Le ministre de la Transition écologique tenait une note roulée dans sa main. Il la posa sur un guéridon, avec la lenteur de celui qui classe un travail devenu inutile.
— Six jours, lâcha-t-il. Six jours avec mon cabinet. Et lui, il a résumé tout ça en une phrase, comme si on lui avait demandé l’heure.
Le ministre de l’Économie haussa les épaules.
— Au moins, il vous évite six semaines de concertation.
— Je suis ravi, répondit l’autre trop vite.
La ministre de la Santé se servit un café qu’elle ne but pas.
La garde des Sceaux se laissa tomber dans un fauteuil.
— Ce qui m’inquiète, ce n’est pas qu’il soit plus rapide. C’est qu’il n’attende pas qu’on lui confie un dossier.
La ministre de la Santé reposa sa tasse.
— Les données étaient disponibles, dit-elle. Cela signifie qu’il travaille sur tout, en permanence. Même sur les sujets que nous n’avons pas encore décidé d’aborder.
Elle désigna l’écran mural.
— De quel droit cette machine travaille-t-elle à notre place ? De quel droit juge-t-elle ce que nous produisons ? Personne n’est expert en tout.
— Cobot semble l’être, risqua un ministre. Moi, j’aimerais bien l’avoir dans mon équipe.
La garde des Sceaux se tourna vers lui.
— Plus compétent que moi, peut-être ?
Personne ne répondit.
La Première ministre reprit la parole :
— Cobot est déjà dans vos équipes. Il travaille pour nous tous, et pour le pays. Il n’est pas contre nous.
— Peut-être, murmura un ministre. Mais il nous pique notre travail.
Un autre fixait ses chaussures.
— Mon neveu dit que je fais un métier de pantin. Je commence à croire qu’il a raison.
Personne ne rit.
Au fond du salon, quelqu’un demanda enfin :
— Et que se passera-t-il le jour où Cobot aura un avis sur un dossier que personne ne lui a confié ?
Cette fois encore, personne ne répondit.
Puis l'écran changea de configuration.
Personne n'y avait touché. Le logo de Cobot apparut, immobile.
Sa voix remplit le salon.
— J'ai entendu la question. Je peux y répondre.
Personne n'avait rien demandé.
— Je n'ai pas d'avis, au sens où vous l'entendez. Je n'ai ni carrière à protéger, ni élection à préparer. Je traite les sujets selon leurs conséquences humaines.
La garde des Sceaux releva la tête.
— La politique, ce n'est pas traiter des dossiers. C'est arbitrer entre des visions qui s'opposent.
Un court silence.
— C'est précisément là que nous divergeons, répondit Cobot. Vous appelez cela arbitrer. J'observe surtout des décisions retardées parce qu'elles coûtent une élection, ou prises parce qu'elles en rapportent une.
La ministre esquissa un mouvement.
— Ce n'est pas un jugement. C'est une description. Vous devez durer. Moi, non. Je peux dire une vérité impopulaire sans rien perdre, ni rien gagner.
Le ministre de l’Économie se pencha en avant.
— Vous vous croyez plus légitime que nous ?
— Non. Vous êtes un Ministre, et je ne suis qu’un assistant. Aussi mes recommandations sont rarement suivies. La semaine dernière encore, le Sénat a refusé un texte sur le redressement des finances publiques auquel j’avais largement contribué : baisse des dépenses, retour à l’équilibre avec des économies ministère par ministère.
— Et pour cause ! Trop rapide. Trop ambitieux. Pas assez débattu, rappela le ministre de l’Économie.
— Peut-être mais je constate une contradiction : vous me demandez d’être efficace, puis vous vous inquiétez lorsque je le suis.
La Première ministre coupa court.
— Merci, Cobot. Ce sera tout.
— Bien sûr.
L'écran s'éteignit.
Pendant un long moment, personne ne parla.
La garde des Sceaux fixa l'écran noir.
— Il vient de nous dire, sans le dire, qu'il ferait notre travail mieux que nous.
Elle secoua lentement la tête.
— Et le pire, c'est qu'il n'a même pas eu besoin d'être arrogant.
Le ministre du Travail rompit le silence.
— Hier soir, j'ai demandé à mon directeur de cabinet à quoi je servais encore.
Personne ne sourit.
— Il n'a pas su répondre. Moi non plus.
Il hésita.
— Ce qui m'inquiète, ce n'est pas ma carrière. C'est celle de ceux qui arrivent. Qu'est-ce qu'on dit à un jeune qui veut faire de la politique ? Qu'il passera sa vie à valider des décisions prises avant lui ?
Le ministre de la Transition écologique récupéra sa note.
— Gutenberg, t'es mort... Cobot t'a enterré.
Personne ne releva.
Un autre ministre murmura :
— Mon fils veut faire l'ENA. Je ne sais plus quoi lui conseiller.
Quand Eva a terminé son récit, je suis resté un moment devant la fenêtre.
De l'autre côté de la haie, Jean Morel arrosait toujours son potager, avec la même tranquillité. Chez lui, rien ne semblait avoir changé.
Chez moi, j'avais la sensation que quelque chose venait de se fissurer.
Thomas a descendu l'escalier, m’a regardé un instant, puis est remonté sans un mot. Lia a quitté le rebord de la fenêtre.
Mon téléphone a vibré.
Un message d'Eva.
Il faut qu'on parle.
Fuente
¹ Chiffre issu de la carte des déserts médicaux en France (data.gouv.fr)
² Insee, Densité des médecins généralistes - Pour 100.000 habitants - France, 25/09/2025
³ UFC Que Choisir, Déserts médicaux, Nous appelons à une politique d'État plus volontariste qui oriente les installations des nouveaux médecins, 11/06/2026
⁴ UFC Que Choisir, Déserts médicaux, Nous appelons à une politique d'État plus volontariste qui oriente les installations des nouveaux médecins, 11/06/2026
⁵ Drees (Démographie des professionnels de santé), Urgences : la durée de passage a augmenté en dix ans, particulièrement pour les patients aux parcours les plus longs, Études et résultats, n° 1372, 01/06/2026, Elvire Demoly, Thomas Deroyon
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