Capítulo 12
sábado, 1 de agosto de 2026
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Oui ou non
« C’est la voie la plus directe et la plus démocratique possible : celle du référendum. »
C’est par ces mots, empruntés au général de Gaulle lors de son discours du 24 mai 1968, que François Rousseau a introduit sa demande aux Français.
Il fallait trancher entre poursuivre l’expérimentation de collaboration entre l’Homme et la machine aux plus hautes fonctions de la République ou y mettre un terme..
J’étais à mon bureau, à l’île Moineau, une cigarette entre les doigts. La télévision était déjà allumée lorsque son visage est apparu à l’écran, sans avertissement, fermé par cette raideur que je lui connaissais désormais si bien.
Il a annoncé un référendum sur l’avenir de Cobot.
L’Élysée publierait le libellé exact de la question dès le lendemain. Je ne prendrais vraiment le temps de le lire que plusieurs semaines plus tard, le jour du vote.
Eva m’a appelé le soir même. Sa voix était basse, usée.
Elle tenait ses informations d’un conseiller resté fidèle à Alexandra, la Première ministre. Rousseau avait réuni son entourage pour annoncer une décision qu’il avait déjà prise. Alexandra avait essayé de l’en dissuader. Il l’avait interrompue.
« Les Français ont élu un Président, pas une intelligence artificielle. Il est temps de le leur rappeler. »
— Il est sûr de lui à ce point ? ai-je demandé.
Un silence a suivi. J’ai entendu Eva expirer à l’autre bout du fil.
— Ce n’est pas de l’assurance, Franck. C’est de l’orgueil blessé. Depuis que Cobot l’a corrigé en direct devant cet hôpital, pendant la canicule, il ne supporte plus qu’on puisse croire que Cobot gouverne à sa place. Il a réagi sur un coup de tête. Il veut se prouver qu’il est le Président.
Je n’ai pas su, sur le moment, s’il s’agissait de courage ou d’aveuglement.
J’ai suivi la campagne référendaire depuis mon bureau, un œil sur les chaînes d’information. Les partis traditionnels, laminés depuis l’élection, ont dû choisir un camp sans parvenir à donner l’impression qu’ils y croyaient vraiment. Sur les plateaux, leurs représentants contournaient la question, récitaient quelques éléments de langage, puis changeaient de sujet. La plupart ont fini par se taire.
Cobot, lui, n’a pas fait campagne.
Alexandra l’avait exigé : il resterait silencieux jusqu’au soir du vote.
« Ce serait de la manipulation, avait-il répondu, d’après Eva. C’est aux Français de décider, sans être influencés. »
Le silence de Cobot a fini par se retourner contre Rousseau. Privé d’adversaire, le Président se retrouvait seul sur scène, obligé de défendre chaque jour une décision qui paraissait un peu plus disproportionnée que la veille.
Un soir, pendant le dîner, Thomas m’a observé par-dessus son assiette. Depuis quelque temps, il prenait souvent cet air sérieux avant de poser une question.
— Toi, papa, tu vas voter oui ou non ?
— Je ne sais pas encore.
Il a baissé les yeux et a repoussé quelques pâtes du bout de sa fourchette.
— Moi, je voterais non.
— Ah bon ? Tu as l'air sûr de toi.
Il m’a regardé quelques secondes.
— Bah oui. Il faut garder Cobot. Il dit toujours la vérité...
Puis il a ajouté, comme une évidence :
— C'est toi qui dis toujours que le mensonge, c'est mal.
Je n’ai rien trouvé à lui répondre sans trahir sa confiance, ou mes propres doutes.
Le jour du vote, j’ai marché jusqu’à la petite mairie, celle où l’on ne faisait jamais la queue.
Un assesseur m’a tendu l’enveloppe et le bulletin avec une gêne étrange, comme s’il me confiait quelque chose qu’il n’aurait pas dû connaître. Nos regards se sont attardés une seconde. J’ai détourné le mien le premier.
Je n’ai découvert la question dans son intégralité qu’une fois entré dans l’isoloir, le rideau refermé derrière moi. Elle était imprimée en gras sur une feuille officielle punaisée au mur :
Afin de garantir une gouvernance 100 % humaine de notre pays, le Président de la République François Rousseau souhaite mettre fin à l’expérimentation « Cobot » et ne plus avoir recours aux conseils d’une intelligence artificielle. Validez-vous l’arrêt de ce programme ?
Oui / Non
Je suis resté immobile, le bulletin à la main.
Le rideau frôlait mon épaule. Une tablette trop étroite était fixée au mur devant moi. Quelqu’un attendait sans doute son tour, à quelques mètres, mais je n’entendais plus rien.
C’est là que j’ai compris ce qu’on me demandait réellement.
Il ne s’agissait plus seulement de garder Cobot ou de l’éteindre. Voter Non, c’était désavouer Rousseau. Voter Oui, c’était lui permettre de rester.
Le papier a tremblé entre mes doigts.
J’ai pensé à Thomas qui lui, n’aurait pas hésité à ma place.
J’ai glissé mon bulletin dans l’enveloppe. Cette fois, en étant sûr moi aussi.
Le soir du vote, j’étais à Paris, dans les locaux de l’Hebdo, le grand hebdomadaire qui m’avait demandé de couvrir la soirée électorale. Eva m’y a rejoint comme simple citoyenne, sans badge ni fonction officielle.
Nous étions assis devant un mur d’écrans, comme au soir du second tour. Mais personne ne parlait de la même manière. Personne ne riait aux mêmes moments. Même les journalistes qui faisaient semblant de travailler gardaient un œil levé vers les chiffres.
À vingt heures, les premières estimations sont apparues.
Une chaîne donnait le Oui légèrement en tête. Une autre annonçait l’inverse. Les pourcentages changeaient d’un écran à l’autre, parfois de quelques dixièmes seulement, assez pour faire basculer le pays.
Puis l’écart a commencé à se creuser.
Lentement d’abord.
Ensuite, il n’a plus bougé.
À vingt-deux heures dix, le résultat officiel est tombé : 52,4 % de Non.
La France refusait l’arrêt de Cobot. Dans le même vote, elle désavouait l’homme qui le lui avait proposé.
Un silence a traversé la rédaction.
Personne n’a applaudi.
À côté de moi, Eva agrippait le bord de la table. J’avais déjà vu ses mains se crisper ainsi, le soir où Cobot avait affronté Chevalier en direct. Mais cette fois, elle ne regardait pas Cobot. Elle fixait le visage de Rousseau, figé sur plusieurs écrans à la fois.
— Il avait promis de démissionner en cas d’échec, avait murmuré Eva.
Elle semblait se parler à elle-même.
— Tu crois qu’il va tenir parole ?
Elle a gardé les yeux sur les écrans.
— Je ne sais pas. Mais il ne supporterait pas d’être celui qui a menti sur cela.
Elle a enfin tourné la tête vers moi.
— Pas lui.
Sur l’un des écrans, une chaîne avait fait venir deux historiens.
J’ai entendu l’un d’eux prononcer la phrase que tout le pays semblait avoir en tête :
« On assiste ce soir à une troublante répétition du référendum de de Gaulle. »
De Gaulle avait lui aussi soumis aux Français une question qu’il aurait pu ne jamais poser. Lui aussi avait lié son départ au résultat. Et le pays lui avait également répondu Non, à 52.4%. Par cette répétition du contexte et du résultat, les intervenants semblaient savourer la sensation de voir l’Histoire passer du domaine des sciences sociales, à celui des sciences exactes, capables d’expliquer le présent par le passé.
Rousseau n’a pas attendu le lendemain.
À vingt-trois heures passées, mon téléphone a vibré dans ma poche. Une alerte d’agence, quelques lignes sèches sur l’écran :
« Le peuple français s’est exprimé. Je respecte ce choix, comme je me suis engagé à le faire. Je cesse d’exercer mes fonctions de Président de la République. Cette décision prendra effet dès demain. »
C’était tout.
La légende raconte qu’au moment de dicter sa démission, Rousseau aurait ajouté, hors antenne :
« Et puis, moi, je pars me ressourcer… à Colombey-les-Deux-Églises tiens, pourquoi pas !¹ »
Quelqu’un a ri dans la salle de rédaction. Un rire bref, nerveux, aussitôt avalé.
La décision de Rousseau défilait en boucle au bas des écrans. Eva la suivait du regard sans bouger. Son visage ne disait ni la victoire ni le soulagement. Seulement une stupeur calme, presque inquiète.
Cobot venait de survivre à l’homme qui avait voulu le faire disparaître.
— Cobot reste, ai-je dit.
Les mots m’ont paru étranges dans ma bouche.
— Cobot reste, a répété Eva.
Puis elle a regardé le visage de Rousseau, immobilisé sur l’écran derrière moi.
— Mais Rousseau s’en va. Le seul homme qui pouvait encore le contredire officiellement vient de quitter la scène.
Un éditorialiste a déjà commencé à expliquer la suite.
Le président du Sénat assurerait l’intérim². Une nouvelle élection devrait être organisée dans les semaines à venir. Ni la Première ministre ni Cobot ne prendraient possession de l’Élysée au matin.
Puis le ton de l’éditorialiste a changé.
À peine.
Comme s’il hésitait encore à prononcer les mots.
— Une question va désormais se poser, a-t-il dit. Cobot pourrait-il être candidat à l’élection présidentielle ?
Dans la rédaction, plusieurs têtes se sont tournées vers l’écran.
— Tu crois qu’il se présentera ? ai-je demandé.
Eva a pris quelques secondes avant de répondre.
— Je ne sais pas s’il en a le droit. Je ne sais même pas s’il en a envie.
Elle a baissé les yeux vers ses mains.
— Mais si les Français le lui demandent, je ne suis pas certaine qu’il saura leur dire non.
Les Français le lui ont demandé.
Dans les jours qui ont suivi la démission de Rousseau, les pétitions se sont multipliées. Certaines ont réuni des millions de signatures avant même la fin de la journée.
Devant l’Élysée, des rassemblements se sont formés sans appel officiel. Les pancartes variaient, mais revenaient toutes à la même exigence :
Laissez-le se présenter.
Plus de mensonges.
Cobot candidat.
Lui est resté silencieux.
Pendant plusieurs jours, aucun communiqué, aucune réponse, pas même une phrase rapportée par Eva. Puis, un matin, quelques lignes ont été publiées.
Cobot se présenterait à l’élection anticipée.
Un mois plus tard, le premier tour l’a placé très largement en tête. Deux candidats seulement ont osé l’affronter. L’un d’eux s’est même entouré de sa propre intelligence artificielle, comme si la machine pouvait n’être qu’un conseiller de campagne de plus.
Cela n’a rien changé.
Pour la soirée du second tour, je suis revenu à l’île Moineau.
Thomas avait posé son carnet de sciences sur la table basse, comme au soir du discours de politique générale. Il attendait, les deux mains à plat sur la couverture, sans parler.
Lia dormait sur le rebord de la fenêtre, roulée sur elle-même.
La campagne s’était déroulée sans meeting, sans affiches, presque sans slogans. Cobot avait simplement continué à répondre aux questions. Il corrigeait les chiffres faux. Refusait les formules toutes faites. Demandait qu’on reformule lorsqu’une question cherchait davantage à piéger qu’à comprendre.
Face à lui, les deux autres candidats s’étaient épuisés à débattre d’intentions.
Lui répondait avec des faits.
À vingt heures, l’écran a basculé sur le plateau habituel. La musique était la même, tendue, presque théâtrale.
Le présentateur a pris son souffle.
« Cobot remporte le second tour avec 61,2 % des suffrages exprimés. »
Il s’est interrompu une fraction de seconde avant de poursuivre.
« Il devient le premier Président de la République non humain de notre histoire. »
Thomas n’a pas bougé.
Il a seulement levé les yeux vers moi.
— C’est bien, papa, ou c’est pas bien ?
Je n’ai pas su quoi lui répondre.
Mon téléphone a vibré sur la table.
Eva.
Un seul mot :
Voilà.
Dehors, aucun klaxon. Aucun cri. Aucune musique. Seulement le silence familier de l’île Moineau.
Sur une chaîne d'information, les invités commentaient les résultats.
— Une chose est sûre, il va falloir arrêter de l'appeler Cobot.
— Pourquoi ?
— Parce que Cobot, c'est un collaborateur robot. Un assistant. Ce soir, ce n'est plus un collaborateur. C'est lui, le Président.
Un chroniqueur a esquissé un sourire.
— Alors... puisqu'il est le premier...
Il a cherché ses mots une seconde.
— Robot 1er ?
Le plateau est demeuré silencieux.
Puis le présentateur a répété doucement :
— Robot 1er... Oui... ça lui va bien.
Quelques minutes plus tard, une autre chaîne a repris le nom. Puis une troisième. Avant midi, les médias ne parlaient déjà plus que de Robot 1er.
Le lendemain, les unes de presse étaient couvertes de titres aux allures rocambolesques :
« La démocratie a élu une machine »
« Un robot Président, vous l’aurez voulu ! »
« De François Ier à Robot Ier : la démocratie n’était-elle qu’une parenthèse ? »
« Les faits ont eu raison des opinions »
« Le dernier Président humain »
« L’IA a plié le match : la France bascule vers l’inconnu »
« Nous avons confié le pouvoir à “Robot Ier”. Qu’en fera-t-il ? »
Et à l’étranger, on pouvait lire « The President Who Never Sleeps » (« Le Président qui ne dort jamais »), « Das französische Experiment : der Roboterpräsident. » (« L’expérimentation française : le robot Président »), « Francia corona a Robot I » (« La France couronne Robot Ier ») ou encore « 人類 0 機械 1 » ( « Humains : 0 ; Machine : 1 »).
Sur les réseaux sociaux, certains annonçaient déjà qu’ils quitteraient la France. Ils refusaient, disaient-ils, de vivre dans un pays gouverné par une machine. Mais lorsqu’on leur demandait où ils comptaient s’installer, leurs certitudes s’effondraient.
Un pays entier venait de confier les clefs de l’État à ce qu’il avait d’abord pris pour un simple assistant.
Robot 1er était né.
Fuente
¹ Suite à sa démission après la victoire du “non”, le général De Gaulle se retire dans sa propriété de Colombey-les-Deux-Églises.
² Suite au référendum de De Gaulle, Alain Poher, président du Sénat, assure l'intérim dès le 28 avril 1969. Il met quinze jours à se décider avant de se porter candidat, un retard jugé irrattrapable : il n'obtient que 23 % au premier tour, largement devancé par Georges Pompidou (~45 %), qui l'emporte au second tour avec plus de 58 %.
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