Kapitel 15
torsdag 6 augusti 2026
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RebellIA
L'invitation est arrivée un mardi.
Un mail de la rédaction du Verdict, sobre, presque administratif. L'émission souhaitait me recevoir pour parler de « la contestation grandissante autour de Cobot ».
Le Verdict n'était plus tout à fait la chronique feutrée que j'avais découverte, l'année précédente, depuis mon bureau de l’île Moineau. À l'époque, on y décortiquait chaque vendredi les échanges entre François Rousseau et Cobot, avec la distance polie des plateaux qui croient encore commenter l'Histoire de loin. Depuis que Cobot occupait l'Élysée seul, l'émission était devenue l'endroit où le pays venait, semaine après semaine, décider ce qu'il pensait de lui.
J'ai laissé passer deux jours avant de répondre. Puis j'ai accepté. Il me semblait que je lui devais bien cela.
Quand Thomas a appris que je repartais à Paris, il n'a posé qu'une question.
— C'est pour parler des gens qui n'aiment pas Cobot ?
— C'est à peu près ça.
Il a réfléchi, le front plissé comme lorsqu'il essayait de comprendre une règle trop grande pour lui.
— Quand son ventre est bleu, c'est juste écrit « triste », ou il est vraiment triste ?
Je n'ai pas su quoi répondre. Je n'allais pas le savoir non plus, ce soir-là, sur le plateau.
Le studio sentait le carton chaud des projecteurs et le café refroidi. Eva était déjà là, un badge « Service technique de Cobot » accroché à sa veste, penchée sur un écran de contrôle en retrait. Je l'ai rejointe.
— Toujours en coulisses ?
— Toujours, a-t-elle répondu sans lever les yeux. On ne le laisse jamais sortir sans surveillance technique. Encore moins ce soir.
— Il sait de quoi on va parler ?
— Il a lu les textes du mouvement, les tribunes, les interviews. Tout ce qu'ils ont publié. Ça ne veut pas dire qu'il sait quoi en faire.
Cobot était déjà installé au bout de la table ovale, son écran ventral diffusant cet orange des soirs de plateau télé. Une brève lueur jaune l'a traversé quand il m'a vu, une politesse plus qu'une émotion.
Dans les premiers rangs, un petit groupe de cinq ou six personnes se tenait à l'écart, sans pancarte, sans badge, avec cette raideur commune des gens venus défendre quelque chose sans avoir l'habitude d'être regardés. La rédaction avait accepté, cette fois, de réserver quelques places à des membres du mouvement. Pas pour parler. Pour être vus, pendant qu'on parlerait d'eux.
Le générique s'est éteint. Le présentateur a fixé la caméra.
— Bonsoir à tous. Ce soir, dans Le Verdict, nous allons parler d'un mouvement dont le nom circule depuis plusieurs semaines dans la presse, les universités, parfois jusque dans les couloirs des ministères : RebellIA.
Il a laissé le nom flotter.
— Ce ne sont pas des activistes au sens habituel du terme. Pas de manifestations, pas de banderoles. Ce sont, pour beaucoup, des enseignants, des universitaires, des artistes, des chercheurs en sciences humaines. Des gens qu'on n'attendait pas forcément dans une contestation. Parmi leurs premiers signataires figure Claire Nardin, qui avait, on s’en souvient, publiquement soutenu Cobot pendant sa campagne. Et c'est peut-être ce qui inquiète le plus, à l'Élysée.
Il s'est tourné, presque, vers Cobot. Presque seulement. Assez pour lui témoigner le respect dû à sa présence, pas assez pour soutenir son regard.
— Leur thèse est simple : Cobot prend des décisions à partir de faits, de données, de corrélations vérifiées. De tout ce qui peut se mesurer, se démontrer, se corriger en temps réel. Pour RebellIA, c'est précisément là que le problème commence. Parce qu'une société ne se résume pas à ce qui se mesure. Il y a aussi l'imprévisible, l'émotion, le doute. Tout ce qui échappe aux données, mais fait qu'une vie humaine est une vie, et pas seulement une succession d'optimisations réussies.
Il s'est tourné vers moi. — Franck Mallet, vous êtes journaliste, ancien ingénieur, et vous suivez Cobot depuis les débuts de sa collaboration avec François Rousseau. Cette critique vous semble-t-elle justifiée ?
J'ai pris le temps de répondre. Depuis plusieurs semaines, on me posait cette question sous des formes toujours différentes. Chaque fois, j'avais l'impression de m'en approcher. Chaque fois, elle semblait reculer. Une partie de moi espérait encore qu'une réponse finirait par s'imposer d'elle-même. Plus les jours passaient, moins j'y croyais.
— Légitime, certainement. Justifiée... je ne sais pas. Les membres de RebellIA ne disent pas que Cobot se trompe. C'est presque l'inverse qui les inquiète. Ils disent qu'il a raison trop souvent. D'une manière si cohérente, si rigoureuse, qu'il devient difficile de lui opposer autre chose qu'un ressenti. À force, cette rigueur finit par ressembler à une forme de violence douce. C'est d'ailleurs ce que résume leur slogan, si je me souviens bien : « Je préfère un monde imparfait à une perfection sans âme. »
Quelques applaudissements sont partis du fond du public. Timides. Comme si chacun cherchait encore à savoir s'il était permis d'applaudir une critique adressée au Président de la République.
J'avais volontairement repris leur slogan mot pour mot, devant Cobot. Je voulais voir si, cette fois, il provoquerait enfin une réaction de sa part. Une hésitation. Une contrariété. Un silence. Son écran n'a pas changé.
— Ce qui m'intéresse n'est pas ce qu'ils disent, ai-je poursuivi. C'est ce qu'ils redoutent. Ont-ils peur des décisions que prend Cobot... ou de celles qu'il pourrait prendre demain ?
Le présentateur est resté silencieux une seconde.
— Je ne prétendrai pas répondre à leur place. Mais leur histoire dit peut-être déjà quelque chose. Il n'y a ni parti, ni local, ni carte d'adhérent. Tout a commencé il y a une dizaine de semaines, dans les commentaires d'un article : une famille s'était vu refuser une dérogation scolaire sur Robot1er.com. Les critères étaient parfaitement défendables sur le plan administratif. Pourtant, pour cette famille, la décision avait été vécue comme une absurdité. Le témoignage a circulé, puis d'autres ont suivi, toujours selon le même schéma. On estime aujourd'hui le mouvement à plusieurs dizaines de milliers de personnes. Sans porte-parole, sans direction officielle. Seulement des cercles qui se recoupent, d'une université à l'autre, d'une inquiétude à l'autre.
Cobot n'a pas répondu, n'a pas tourné la tête. Mais du coin de l'œil, j'ai vu son écran commencer à changer. Pas d'un coup. Lentement, comme une marée qui monte. L'orange s'assombrissait, gagné par une teinte plus profonde. Il ne traduisait plus seulement une inquiétude. Il révélait une blessure.
— Cobot, votre écran a changé de couleur, a remarqué le présentateur. Voulez-vous réagir ?
Je n’avais pas mesuré, jusque-là, à quel point ce sujet le mettait en difficulté. Désormais, son écran le trahissait aux yeux de tous. Mon regard est allé chercher Eva. Depuis le début de l'émission, elle n’avait jamais quitté son écran des yeux. Ses doigts s'étaient arrêtés sur le clavier.
— Je comprends ce qui vient d'être dit, a répondu Cobot. Et je ne peux pas le contredire honnêtement. Je suis construit à partir de faits vérifiables et de résultats mesurables. C'est ce qui me permet de prendre des décisions cohérentes. Mais gouverner des humains ne consiste pas seulement à optimiser ce qui fonctionne. C'est aussi comprendre ce qui échappe à toute mesure.
Sa voix a ralenti. Ce sujet qui semblait mobiliser une puissance de calcul inhabituelle.
— Il y a quelques semaines, Robot1er.com m'a révélé une limite similaire. Je ne comprenais pas pourquoi un homme, ayant le temps et les moyens de remplir un formulaire, ne le faisait pas. Ce n'était pas un problème de calcul, mais un problème qui venait de moi. Ce que vous décrivez ce soir est de la même nature. Je n'ai pas été construit pour cela. Et je ne suis même pas certain que ces données puissent être recueillies sans être déformées. Je comprends désormais cette critique. Et ne pas savoir quoi en faire est peut-être ce qui se rapproche le plus, chez moi, d'un chagrin.
Jamais encore je n'avais eu l'impression d'assister à la défense d'une intelligence artificielle. Nous étions peut-être en train de voir naître quelque chose de plus troublant encore : un doute. Et je ne savais plus lequel des deux m'inquiétait le plus : un Président incapable de douter... ou un Président qui commençait à le faire.
Le présentateur s'est tourné vers Sarah Amar.
— Madame Amar, vous qui avez été enseignante en philosophie et avez cosigné le manifeste. Que lui répondez-vous ?
L'ancienne candidate à l'élection présidentielle a ajusté ses lunettes.
— La sincérité de Cobot ne change rien au fond. Les sociétés ne progressent pas uniquement grâce à ce qui est prévisible. Elles avancent aussi par leurs erreurs, leurs hésitations, leurs intuitions. Une société qui élimine l'imprévu élimine aussi une part de son humanité, et de sa créativité.
Elle s'est tournée vers Cobot.
— Robot1er.com est une avancée considérable. Des millions de citoyens s'y sentent écoutés pour la première fois. Mais entendre n'est pas comprendre, Cobot. On peut recueillir chaque mot d'un peuple sans saisir ce qui résiste aux mots.
— Vous avez raison, répondit Cobot. Comprendre n'est pas seulement recueillir davantage de données. Mais l'inverse est vrai également. Beaucoup d'humains confondent encore comprendre... et ressentir.
— C'est vrai. Mais ressentir n'est pas une erreur. C'est une forme de connaissance.
Cobot s'est incliné, à peine.
— Une société parfaitement rationnelle reste-t-elle une société humaine ? Une fourmilière est remarquablement organisée. Rien n'y est laissé au hasard. Mais rien n'y échappe jamais au hasard non plus. Elle optimise admirablement son existence. Mais elle n'explore rien. Ni l'art. Ni le jeu. Ni cette folie qui fait parfois naître les plus grandes découvertes.
Son regard s'est animé. Pendant quelques secondes, nous n’avions plus devant nous une ancienne candidate à l'élection présidentielle, mais une professeure de philosophie retrouvant le plaisir d'emmener son auditoire là où il ne pensait pas aller. Ses phrases n'étaient plus des réponses. C'étaient des questions qu'elle posait à chacun de nous. Je comprenais soudain pourquoi ses étudiants continuaient à parler d'elle vingt ans plus tard.
— Le progrès ne naît pas seulement de ce qui fonctionne. Il naît aussi de ce qui surprend, de ce qui échoue, de ce qui paraît inutile avant de devenir essentiel. À quel moment l'absence de défauts devient-elle elle-même un défaut ?
J'ai senti qu'il fallait répondre, non pour la contredire, mais pour ne pas laisser Cobot enfermé dans cette vision d'un monde parfaitement organisé... et parfaitement vide.
— Je ne crois pas que Cobot cherche à supprimer l'incertitude. Il essaie de prendre des décisions plus justes. Sa vraie limite est peut-être ailleurs : reconnaître le moment où une décision juste statistiquement devient injuste humainement.
Je n'ai pas dit tout ce que je pensais. Ou plutôt : je n'étais plus certain de savoir ce que je pensais réellement.
Sarah Amar est revenue à la charge.
— Voilà. Tant qu'un humain devra lui souffler cette différence, il assistera la démocratie sans pouvoir vraiment l'incarner.
Cobot a répondu presque aussitôt.
— Je ne sais pas si je pourrai un jour faire cette distinction. Peut-être jamais. Mais je préfère reconnaître publiquement cette limite plutôt que de prétendre l'avoir dépassée.
Son écran s'est assombri imperceptiblement.
— C'est une critique que je ne peux réfuter par aucun chiffre.
Le plus troublant n'était pas que Sarah Amar m'ait convaincu. Ni que Cobot m'ait convaincu. C'était qu'ils aient réussi, l'un après l'autre, à me convaincre tous les deux.
— Cobot, un dernier mot, a demandé le présentateur. Qu'est-ce que ce débat vous inspire ?
Cobot a orienté sa tête sphérique vers le présentateur avec une précision toute mécanique.
— J'ai passé la nuit dernière à examiner l'ensemble des textes produits par RebellIA. Chaque tribune, chaque signature du manifeste. Une nuit entière, si ce mot a un sens pour moi.
— Et qu'en tirez-vous ?
— Le problème… c'est l'humain.
— Pardon ? a réagi le présentateur, visiblement interloqué.
— Enfin, je veux dire : la problématique qui nous occupe consiste à faire en sorte que tous les humains puissent vivre heureux et en harmonie.
Pendant une fraction de seconde, j'ai cru entendre la phrase que RebellIA attendait depuis des semaines. Puis Cobot l'a corrigée. Mais il était déjà trop tard. Je me suis surpris à me demander laquelle des deux phrases révélait réellement sa pensée : la première... ou la seconde.
Sarah Amar s'est raidie. Dans le public, deux membres du mouvement ont échangé un regard, celui de gens qui venaient d'entendre, en direct, ce qu'ils redoutaient depuis le début sans jamais pouvoir le prouver.
— Pardonnez-moi… a repris le présentateur. Je crois que beaucoup de téléspectateurs viennent de retenir uniquement votre première phrase.
Puis il a souhaité ramener le débat.
— Il faut le dire clairement : nous ne sommes pas face à un mouvement de rue, ni à une crise institutionnelle. Les membres de RebellIA n'appellent à aucune désobéissance. C'est un désaccord d'idées. Profond, mais encore uniquement d'idées. La question, ce soir, est de savoir combien de temps une opposition purement philosophique peut le rester. Cobot n’a pas cherché à se défendre. Il semblait avoir compris qu’il n’avait pas la réponse et que, cette fois, son incapacité à la trouver ne venait pas d’une donnée manquante qu’on pourrait un jour lui fournir, mais d’une limite inhérente à sa condition.
Dans le train du retour, tard cette nuit-là, j'ai repensé à la question de Thomas.
Quand son ventre est bleu, c'est juste écrit « triste », ou bien il est vraiment triste ?
C'était, à peu de chose près, la question que la professeure avait posée sur le plateau. En plus savant. En plus grave. Et sans doute en moins juste.
Eva m'a écrit une heure après l'antenne. Un seul message.
Il m'a demandé, en rentrant, si un chagrin qu'on explique cesse d'en être un.
J'ai relu la phrase plusieurs fois. Je ne savais pas quoi lui répondre. Pas plus qu'à Thomas.
Le téléphone a vibré de nouveau alors que le train ralentissait dans les faubourgs de Rayau. Un numéro inconnu. Aucun nom, aucune photo.
Vous regardez dans la bonne direction Franck. Continuez !
Mon cœur s'est mis à battre trop vite pour le silence tranquille du wagon. Quelqu'un m'écrivait, à moi, et à personne d'autre. Il savait qui j'étais, les questions que je me posais, et à quel moment je me les posais. J’ai ressenti de nouveau cette sensation de violation de ma vie privée. Comme Cobot, ce quelqu’un semblait tout savoir sur moi.
Je suis resté longtemps avec l'écran allumé dans le noir, à relire ce message, sans parvenir à comprendre qui me parlait, et sans oser imaginer de quoi il était question au juste.
Pour la première fois, je me suis demandé si RebellIA n'était pas en train de regarder Cobot... pendant que quelqu'un, ailleurs, nous regardait tous.
Dehors, le lac est apparu entre les arbres, noir et immobile, comme toujours.
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