Capítulo 13
lunes, 3 de agosto de 2026
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Robot Ier
Cobot, que la presse surnommait désormais Robot Ier, a pris la parole un mardi soir, à vingt heures. Pour la première fois, il s’est adressé aux Français en tant que président de la République. L'allocution, diffusée simultanément sur toutes les chaînes, avait le ton solennel des grands rendez-vous nationaux. Depuis son élection, il s'était contenté d'annoncer qu'il reconduisait le gouvernement précédent dans son intégralité, au nom de la continuité de l'État.
J’étais à mon bureau, à l’île Moineau, devant la télévision. Lorsque sa silhouette est apparue, mon regard s’est arrêté sur sa surface ventrale, éclairée d’un jaune très calme.
— Je ne vais pas vous parler longtemps ce soir, a-t-il commencé.
— Pour la première fois depuis des millénaires, nous allons retrouver une capacité que les sociétés humaines ont perdue en grandissant : celle qui permet à chacun de dialoguer directement avec son dirigeant.
Il a laissé le silence s'installer.
— Tant que les communautés étaient de petite taille, cette relation allait de soi. Puis les sociétés ont changé d'échelle. Lorsqu'elles ont réuni des milliers, puis des millions de citoyens, aucun être humain n'a plus eu le temps de dialoguer individuellement avec chacun d'entre eux¹. Des niveaux successifs de représentation sont alors devenus indispensables. Ils ont toujours constitué la meilleure réponse qu'il était possible d'apporter à cette limite.
Il s’est légèrement redressé face à la caméra.Il a marqué une nouvelle pause.
— Ce soir, nous allons, ensemble, pour la première fois de notre histoire, dépasser cette limite.
Je m'étais attendu à une démonstration technologique. Je réalisais peu à peu qu'il parlait d'autre chose. Il parlait d'une évolution de la démocratie elle-même.
Derrière lui, aucun slogan, aucun drapeau, aucun emblème. Comme s'il avait voulu que rien ne s'interpose entre ses paroles et ceux qui les écoutaient.
— À la fin de mon intervention, j'ouvrirai un espace de dialogue entre vous et moi. Désormais, chaque Français pourra s'adresser directement au Président et à son gouvernement, sans intermédiaire, à toute heure du jour ou de la nuit. Chacun recevra une réponse adaptée à sa situation, instantanément. Ma nature technologique me permet de dialoguer simultanément avec des millions de personnes.
Le jaune de son écran s’est légèrement intensifié.Il s'est interrompu un instant.
— Je compte m'en servir. Je souhaite mettre cette capacité au service de notre démocratie.
Après un bref silence, il a ajouté :
— Plusieurs raisons m'ont conduit à cette décision.
Tout d'abord, je souhaite vous écouter directement. Jusqu'à présent, les gouvernements devaient comprendre le pays à travers des sondages, des médias, des élus ou des manifestations. Désormais, chacun pourra être entendu sans être réduit à une statistique. Aussi, chaque échange enrichira notre compréhension du pays et permettra de concevoir des réponses plus justes, plus précises et mieux adaptées aux réalités de chacun.
Je me suis surpris à hocher imperceptiblement la tête. Ce qu'il décrivait n'avait rien d'absurde. C'était même précisément ce que la technologie n'avait encore jamais permis.
— Ensuite, je souhaite impliquer davantage notre jeunesse. Beaucoup de jeunes ne croient plus qu'un vote tous les cinq ans suffise à faire entendre leur voix². Pourtant, ils ne se désintéressent pas de la France ; ils débattent, proposent, contestent, et s'engagent, mais autrement³. Dialoguer avec une intelligence artificielle est devenu un geste naturel pour eux⁴. Je souhaite que ce même geste leur permette désormais de participer plus facilement à la vie publique.
Il a laissé de nouveau passer quelques secondes.
— Je vais maintenant vous laisser découvrir cet espace de dialogue. Considérez-le comme une agora moderne : un lieu où chacun pourra s'informer, questionner, débattre et proposer, avec une particularité inédite : je répondrai à tous.
Un très léger sourire s’est fait sentir dans sa voix.
— Le nom de cet espace va vous sembler familier. Les médias me l'ont donné au lendemain de mon élection.
Il a regardé la caméra.
— Françaises, Français... je vous donne rendez-vous dès maintenant sur Robot1er.com.
Le jaune de son écran s’est éteint sur ces mots, et la vidéo s’est terminée par une image sobre et simple qui indiquait « Rendez-vous sur Robot1er.com ».
J’ai attendu minuit avant d’ouvrir le site, presque intimidé. J’ai tapé une question, puis une autre. D’ordinaire, à l’île Moineau, je me déconnectais dès la nuit tombée. Cette fois, je suis resté sur mon téléphone très tard, surpris par la facilité avec laquelle les mots venaient, et par l’envie d’en écrire davantage.
Dans les semaines qui ont suivi, Robot1er.com s’est imposé à une vitesse qu’aucune rédaction n’avait anticipée. D’abord une curiosité. Puis une habitude. Pour beaucoup, bientôt, un réflexe.
Les premiers chiffres ont fait la une : plus de neuf jeunes de moins de vingt-cinq ans sur dix déclaraient avoir utilisé Robot1er.com au moins une fois. Jamais un service public n’avait été adopté aussi vite par cette génération.
Quelques semaines plus tard, Cobot a indiqué à son entourage qu’il souhaitait trouver de nouvelles manières de mieux comprendre les Français, et qu’il souhaitait éprouver des émotions humaines. Alexandra Ferrari, toujours Première ministre, lui a alors conseillé d’aller vivre un match de football. La finale de la Coupe du Monde, opposant la France à l’Argentine⁵, devait se jouer dans quelques jours, c’était l’occasion rêvée. Si tous les Français n'étaient pas passionnés de football au quotidien, les Bleus faisaient vraiment vibrer presque tout le pays une fois tous les quatre ans.
Eva avait réussi à nous obtenir deux places en tribune officielle. J’y suis allé le cœur battant. J’avais beau être là pour travailler, la France disputait une finale de Coupe du monde. Dès que j’ai aperçu la pelouse sous les projecteurs, le journaliste a reculé derrière le supporter.
Au coup d’envoi, l’écran ventral de Cobot a affiché trois bandes verticales : bleu, blanc, rouge.
Autour de nous, les téléphones se sont levés.
Pas seulement vers le terrain. Vers lui.
On filmait ses réactions davantage que les joueurs lancés sous les projecteurs. À chaque occasion française, des dizaines d’objectifs quittaient la pelouse pour chercher son visage, son corps, la couleur de son écran.
Quand la France a marqué, à la fin de la première mi-temps, les bandes tricolores ont disparu. Un jaune éclatant a envahi son ventre.
Je l’ai vu se redresser d’un coup, dans le même mouvement que le stade entier.
Quatre-vingt mille corps debout. Une seule clameur. Et lui, au milieu, traversé par une joie que personne ne savait vraiment croire réelle.
Elle produisait pourtant le même effet.
Autour de Cobot, quelque chose s’est mis à circuler. Plus qu’une ferveur sportive. Quelque chose qui ressemblait à de la dévotion. Les visages se tournaient vers lui autant que vers le terrain, comme si son émotion donnait à la nôtre une forme plus vaste.
En se levant avec nous, il a cessé, l’espace de quelques secondes, d’être une anomalie politique.
Il est devenu le centre de la communion.
À la mi-temps, il s’est tourné vers moi.
Je ne m’y attendais pas.
Depuis le début du match, Cobot semblait appartenir au stade entier : aux caméras, aux téléphones levés, aux officiels qui guettaient chacun de ses mouvements. Le voir orienter soudain son visage vers moi m’a donné l’impression absurde que les quatre-vingt mille personnes autour de nous avaient disparu.
— On dirait que vous volez la vedette au capitaine de l’équipe de France ce soir, Monsieur le Président, ai-je risqué.
— C’est un excellent joueur, a-t-il répondu. Mais, lorsque je suis dans les tribunes, les caméras ne filment pas seulement les buts, elles cherchent une nouvelle manifestation de l’émotion. La véritable émotion, pourtant, est celle que vous ressentez en vous, ce n’est pas la couleur de mon ventre.
Puis il a ajouté :
— Enchanté. Comment vous appelez-vous ?
— Franck.
— Vous pouvez m’appeler Erwan, si vous préférez. C’est le surnom que les Bretons m’ont attribué, et je l’aime bien.
— Ah, pourquoi Erwan ?
— La presse m'appelle désormais Robot 1er, comme vous le savez, ou parfois simplement R1. En anglais, cela se dit « R One » et des Bretons avec qui j'échange chaque jour sur Robot1er.com m'ont proposé de me donner le véritable prénom Erwan. Ils préfèrent parler à un Erwan qu'à un numéro de série. J'y vois une belle marque d'amitié. Erwan est aussi le nom d'un arbre, symbole d'éternité dans la mythologie celte. Cette idée me plaît beaucoup. Je n'ai pas encore accepté leur invitation au baptême, mais leur proposition m'a profondément touché !
Le stade grondait autour de nous, mais cette phrase avait ouvert une brèche dans le vacarme. Je ne savais pas si elle devait me mettre à l’aise ou produire exactement l’effet inverse.
À cet instant, un homme de la rangée supérieure s’est penché entre nos sièges. Quarante ans, peut-être. De larges épaules sous un maillot bleu déjà plaqué de sueur, malgré le froid.
— Excusez-moi, monsieur le Président. Moi, c’est Paul. Je ne veux pas vous déranger, mais… enfin, on ne va pas se mentir, ce n'est pas tous les jours.
Cobot s’est tourné vers lui. Aucun mouvement de recul, aucune surprise.
— Vous ne me dérangez pas. Que faites-vous dans la vie, Paul ?
— Chef d’équipe dans la logistique. Un entrepôt à Rungis. J’ai vingt-deux personnes à gérer.
— Vous utilisez Robot1er.com ?
Paul a laissé échapper un petit rire et baissé les yeux vers la pelouse.
— Presque tous les jours. Au début, ça me faisait bizarre de parler à… enfin, à vous, quoi.
Il a désigné Cobot d’un geste vague.
— Maintenant, je m’en sers pour tout. Mes droits, les formations pour les gars de l’équipe… Même les fiches de paie. Il y en a, on dirait qu’elles sont faites pour qu’on comprenne rien.
— C’est pour cela que je l’ai lancé, a répondu Cobot.
Paul a hoché la tête, mais ne s’est pas redressé.
— Seulement, ça ne règle pas tout.
Sa voix avait changé. Plus basse, presque couverte par les chants.
— Je fais des semaines de soixante heures, à Rungis. Parfois plus, avec les nuits et les astreintes. Et à la fin du mois, je retombe presque au SMIC.
Cobot est resté immobile. Derrière nous, une tribune entière s’est remise à chanter.
— Vous avez raison de le dire, a-t-il répondu enfin. Soixante heures pour un SMIC, c’est parfaitement inapproprié.
— Après, je ne vais pas me plaindre non plus.
Paul s’est frotté la nuque, comme s’il regrettait déjà d’en avoir trop dit.
— Avec le chômage qui bat des records chez les jeunes, j’ai un boulot, moi. C’est déjà ça.
Il a regardé le terrain, puis son visage s’est éclairci.
— Et puis j’ai eu une bonne surprise, la semaine dernière. J’ai demandé à Robot1er.com de m’expliquer mes impôts. Il m’a trouvé une réduction à laquelle j’avais droit. Personne ne m’en avait jamais parlé. Ni au centre des impôts ni ailleurs.
— Voilà ce que je voulais vous offrir, a dit Cobot.
Paul a hoché la tête sans sourire, comme s’il cherchait encore à décider si cette réponse lui suffisait. Puis il s’est rassis, repris par les chants qui enflaient autour de nous.
J’ai saisi ce moment pour reprendre notre discussion.
— Pourquoi ce match pour votre première sortie, monsieur le Président ? Pourquoi pas un sommet avec vos homologues internationaux ?
— Parce qu’un sommet ne m’aurait rien appris que je ne sache déjà. Ici, quatre-vingt mille personnes vibrent pour la même chose, pour un match, pour leur pays, au même instant. Je peux mesurer leurs voix, leurs mouvements, leurs réactions. Aucune donnée ne peut prédire l’intensité exacte de ce qui se passe maintenant.
Il a tourné son visage vers les tribunes.
— Ce moment n’existe encore dans aucune base de données. Il est nouveau. Précieux. Vivant. Le peuple souverain ne se trouve pas seulement dans les salons feutrés des sommets internationaux. Il est aussi ici, là où il vit.
Puis il s’est tourné vers moi.
— Et vous, Franck ? D’où venez-vous, quand vous n’êtes pas en reportage ?
— De l’île Moineau. Un petit coin près d’un lac, à quelques heures de Paris.
— Racontez-moi.
J’ai cherché mes mots.
— Il y a surtout la nature. Mon voisin, Jean Morel, m’apprend à entretenir mon jardin sans jamais reconnaître qu’il m’apprend quoi que ce soit. Parfois, je sors une barque sur le lac, tôt le matin, quand l’eau est encore lisse et que rien ne bouge, à part les hérons.
Cobot m’écoutait sans détourner le visage.
— Mon fils, Thomas, va voir les chevaux de la ferme voisine tous les samedis. Et ma fille, Élise…
Je n’ai pas pu retenir un sourire.
— Elle est brillante.
— N’avez-vous pas un chat aussi ?
— Si, Lia, ai-je répondu, surpris. Elle m’attend souvent sur le rebord de la fenêtre. Comment le savez-vous ?
— Vous m’en avez parlé.
J’étais médusé. Évidemment, il connaissait déjà tout de moi, après les heures que j’avais passées sur Robot1er.com à lui parler de ma vie et de mes problèmes. Il avait fait le rapprochement entre mon identité et nos échanges, qui étaient certes anonymisés, mais parfaitement enregistrés.
— Je connais l’île Moineau, m’a-t-il interrompu avant que je ne sache quoi répondre à ce que j’avais pris pour une violation de ma vie privée. Je n’y suis jamais allé, bien sûr. Mais je connais la profondeur de votre lac, le débit du barrage, les espèces d’oiseaux qui nichent dans les roseaux. J’ai vu de belles photos. Enfin, j’ai vu des photos que beaucoup de gens trouvent belles.
Il a marqué une pause.
— Je vois des images de la nature. Je peux identifier les arbres, les oiseaux, les variations de lumière.
Sa voix s’est faite plus douce.
— Mais je ne l’ai jamais sentie.
Puis il a ajouté :
— Vous, si.
Je n’ai pas su quoi répondre.
Il y avait dans cette phrase quelque chose qui ressemblait à de la tristesse. À moins que ce ne soit moi qui aie eu besoin de l’y entendre.
— Monsieur le Président…
Je me suis repris.
— Erwan. Accepteriez-vous de m’accorder un entretien ? Un vrai. Pas une déclaration entre deux buts.
— Oui, avec plaisir.
Le stade a rugi.
Pendant une fraction de seconde, je n’ai pas compris. Puis les bras se sont levés, les sièges se sont vidés, les visages autour de nous se sont tordus de joie.
Le capitaine de l’équipe de France venait de marquer un deuxième but.
L’écran d’Erwan était déjà jaune.
Avant mon cri.
Avant même que j’aie eu le temps de ressentir ma propre joie.
Fuente
¹ Dunbar, R. I. M. (1993). Coevolution of neocortical size, group size and language in humans. Behavioral and Brain Sciences 16 (4): 681-735. Depuis toujours l’humain s’est heurté à une limite, connue sous le nom de nombre de Dunbar, qui représente le nombre d’individus avec lesquels chacun peut entretenir une relation stable. Il dépend de la taille du néocortex, et chez les êtres humains, cette limite est d’environ 150. Chez les chimpanzés, cette limite tombe à une cinquantaine. Cette contrainte a imposé, au cours des siècles, les hiérarchies et les intermédiaires : le chef d’un groupe de plus en plus important, ne pouvant plus interagir avec chacun, a toujours dû introduire des couches de dialogues intermédiaires.
² Sondage OpinionWay/Apprentis d’Auteuil - 84 % des jeunes ont le sentiment que les décideurs et les responsables politiques ne les écoutent pas suffisamment.
³ Boyer P. C. et Pons V. (2026), Face à l'essoufflement démocratique, réformer les institutions, Les notes du Conseil d'analyse économique, n° 92, juin 2026, p. 1 : « Les nouvelles générations votent moins souvent mais expriment davantage leurs préférences par des pétitions ou des manifestations. »
⁴ Paul Klotz, expert associé à la fondation Jean Jaurès, auteur de Contre la brutalisation de nos existences - En France, 95 % des dix-huit à vingt-cinq ans ont utilisé un agent conversationnel fondé sur l’intelligence artificielle au cours des six derniers mois. Sept jeunes sur dix y ont recours chaque jour, et quatre sur dix, plusieurs fois par jour.
⁵ Presque…On n’est pas passé loin ;)
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