Chapitre 1
jeudi 16 juillet 2026
Une candidature inédite
— Vous êtes sur la liste ? me demanda une femme à l'entrée, badge épinglé et oreillette vissée à l'oreille.
J'ai hoché la tête sans vraiment répondre. Elle me laissa passer, comme on laisse entrer quelqu'un dont on a décidé à l'avance qu'il ne posera pas de problème.
J'étais arrivé vingt minutes avant le début de la conférence, le temps qu'il fallait pour gagner une place au premier rang, la seule qui comptait ce jour-là.
La salle commençait à se remplir. Des rangées de chaises pliantes, trop serrées, un pupitre encore vide sous deux drapeaux et un logo trop grand pour être discret. Des techniciens ajustaient les micros avec cette nonchalance de ceux qui ont déjà tout vu. Au plafond, des néons crus qui ne laissaient aucune ombre où se cacher.
Je m'étais installé près de l'allée centrale, les mains posées sur les genoux, et j'attendais en regardant les portes du fond, guettant l'instant où toute la salle se tournerait dans la même direction.
Deux journalistes s'installèrent juste derrière moi. Je reconnus leurs voix avant même de me retourner :
— Tu crois qu'il va tenir combien de temps ?
— Dix minutes. Quinze s'il a prévu un PowerPoint…
J’entendis un rire étouffé.
— Tu as déjà ton titre ?
— « François Rousseau cherche à exister. »
— Et s'il annonce quelque chose ?
Il leva à peine les yeux de son écran.
— Tu crois vraiment ?
Je parcourus la salle du regard. Les photographes discutaient encore, les caméras étaient toujours baissées, plusieurs rangées restaient vides. Personne ne croyait qu'il allait se passer quelque chose. Puis les lumières baissèrent.
François Rousseau avait présenté sa candidature à l'élection présidentielle quatre mois plus tôt, porté par un mouvement de son invention auquel n'adhéraient encore qu'une poignée de soutiens. Il n'avait exercé aucun mandat et n'avait accordé aucune interview. Chez ses adversaires, on l'avait rapidement surnommé le candidat fantôme, celui qu'on oubliait entre deux sondages.
J'ai ressorti le communiqué de presse de ma poche, déjà froissé. Je l'avais lu une dizaine de fois depuis le matin, et chaque fois mes yeux revenaient au même endroit.
Cobot.
Un Collaborateur Robot, précisait le texte, une intelligence artificielle présentée comme assistant gouvernemental. Le reste du communiqué ne disait presque rien sur son origine, sinon une vague allusion à « une expérimentation municipale » dont François Rousseau se serait inspiré.
Une première mondiale.
Je n'y avais pas vraiment prêté attention.
Il était midi moins deux lorsque la porte du fond s'ouvrit un peu trop brusquement. Une femme se précipita dans l'allée, le souffle court, un sac qui menaçait de glisser de son épaule à chaque pas. Les traits fins, vêtue simplement, elle dégageait une énergie qui rendait sa précipitation presque élégante.
Elle balaya la salle du regard, repéra un strapontin libre à deux rangs de moi et s'y glissa avec une discrétion qui contrastait avec son arrivée. Elle repoussa une mèche de cheveux derrière son oreille avant de lever les yeux.
Les nôtres se croisèrent une seconde de trop. Je détournai aussitôt le regard.
Je me demandai ce qu’elle faisait là. Une conseillère politique, pensai-je. Ou une collaboratrice en retard.
Peu importe.
La lumière de la salle baissa légèrement, et François Rousseau entra par le côté, sans musique, sans cortège, un simple dossier sous le bras.
Il avait cette allure un peu raide des hommes qui ne savent pas encore très bien occuper une scène. Mais sa voix, lorsqu'il prit le micro, ne trembla pas.
— Bonjour à toutes et à tous.
Merci d'être venus. Permettez-moi de commencer par une question.
Qui pense sincèrement qu'un président peut être en même temps expert en économie, en santé, en énergie, en défense, en climat, en éducation, en intelligence artificielle... et dans tous les sujets qu'il devra traiter pendant cinq ans ?
Moi, je ne le pense pas. Aucun être humain ne peut tout savoir. Nous regardons des débats où chacun répond à tout avec une certitude absolue.
Soyons honnêtes : personne n'y croit vraiment. Un président n'a pas besoin de tout savoir. Il doit prendre les meilleures décisions possibles. Et, pour cela, savoir écouter les meilleurs experts... et s'appuyer sur les meilleurs outils.
Il y a quelques mois, lors d'un déplacement, j'ai découvert une petite commune où une intelligence artificielle assistait le conseil municipal. Elle ne décidait rien. Elle vérifiait. Les faits. Les chiffres. Les rapports. Les contradictions.
Au début, cette idée m'a dérangé. Puis je me suis demandé pourquoi.
Oui, pourquoi acceptons-nous autant de contrôles dans un avion, dans un hôpital ou dans une centrale nucléaire...mais si peu lorsqu'il s'agit des décisions qui engagent l'avenir de notre pays ?
Je me suis demandé s’il était au final raisonnable de faire confiance à une seule personne pour diriger un pays. C’est ce que l’on fait depuis des siècles, je dirais « faute de mieux », mais je pense qu’il nous faut évoluer. Nous disposons aujourd’hui d’outils permettant d’augmenter nos facultés, et il est désormais de notre devoir de gouverner autrement. Pour prendre de meilleures décisions, le dirigeant ou la dirigeante doit s’appuyer sur l’immensité des faits, des connaissances et de l’expérience mondiale. Nous y avons désormais accès grâce aux nouvelles technologies. Cela mènera parfois à des remises en question, mais c’est à mon sens, une marque de respect envers nos concitoyens.
C'est aussi une preuve d'humilité. Une qualité qui manque parfois à notre vie politique. Je me méfie davantage des responsables politiques qui prétendent avoir réponse à tout que de ceux qui reconnaissent leurs limites.
Il balaya lentement la salle du regard.
— L'arrogance, c'est prétendre tout savoir.
Il marqua une courte pause.
— L'humilité, c'est accepter d'être vérifié.
Plus personne n'écrivait.
— Voilà pourquoi j'ai pris une décision.
Je ne me présenterai pas seul.
J'accepte d'être contrôlé.
Quelques regards se croisèrent.
Au fond de la salle, un ricanement rompit le silence, aussitôt ravalé.
Rousseau attendit une seconde avant de reprendre.
— À mes côtés, il y aura un collaborateur.
Pas un ministre. Pas un directeur de cabinet. Pas un conseiller politique.
Une intelligence artificielle.
Cette fois, plusieurs journalistes relevèrent la tête.
— Il s'appelle Cobot.
Cobot ne gouvernera jamais. Il ne prendra jamais une décision à ma place. Je déciderai. En revanche, il vérifiera les faits, signalera les erreurs, détectera les contradictions... et il pourra me contredire, y compris publiquement. Je sais que certains se moqueront. Ils diront qu'un vrai président n'a pas besoin d'aide. Qu'il devrait tout savoir. Qu'il devrait toujours avoir réponse à tout.
Eh bien moi je préfère être corrigé par les faits que conforté dans une erreur. Je ne vous demande pas d'élire un homme qui prétend tout savoir. Je vous demande d'élire un président qui assume de ne pas tout savoir, mais qui vous garantit de toujours décider en s'appuyant sur les connaissances les plus fiables dont nous disposons.
Je crois que le XXIᵉ siècle n'attend plus des dirigeants qui prétendent tout savoir.
Il attend des dirigeants qui acceptent d'être aidés… d'être contredits… et qui assument, malgré tout, leurs décisions.
C'est cette démocratie-là que je vous propose de construire avec moi.
La salle resta silencieuse un instant, comme si personne ne savait encore s'il fallait applaudir ou s'inquiéter. Moi, j'étais resté immobile, les mains soudain plus lourdes sur mes genoux.
Les questions commencèrent aussitôt à fuser. La plupart portaient sur le fonctionnement de Cobot. François Rousseau y répondait avec une aisance prudente, comme quelqu'un qui avait parfaitement compris l'idée... sans en maîtriser tous les détails.
Une journaliste, au troisième rang, leva la main.
— Monsieur Rousseau, cette « expérimentation municipale » que vous évoquez... c'est vous qui l'avez initiée ?
Je notai un silence presque imperceptible.
— Non, répondit Rousseau. C'est le maire d'une petite commune qui a mis en place ce système avec son équipe il y a quelques mois. Je suis tombé sur ce projet presque par hasard, lors d'un déplacement. Et je me suis dit qu'il méritait d'être porté plus haut.
Un journaliste, cette fois au fond de la salle, enchaîna aussitôt.
— À quoi ressemble Cobot ? Quand pourra-t-on le voir ?
Un léger sourire passa sur le visage de Rousseau.
— Puisque vous insistez.
Il leva la main vers les coulisses.
Pendant une seconde, rien ne bougea. Puis une silhouette apparut au fond de la scène.
Je la reconnus aussitôt.
La femme du strapontin.
Elle ne regarda pas la salle. Pas même une fraction de seconde. Menton baissé, épaules droites, elle portait devant elle un objet dissimulé sous un tissu noir, visiblement assez lourd.
Dans l’allée, plusieurs personnes se penchèrent, pour tenter d’en deviner les contours.
Les photographes, eux, guettaient le moindre geste de la jeune femme, le moindre frémissement suspect sous l’étoffe.
La femme rejoignit François Rousseau près du pupitre et s’arrêta à ses côtés.
Puis elle s'écarta d'un mouvement net, presque chirurgical, et l'objet recouvert du tissu noir, qu'elle ne tenait déjà plus, resta suspendu dans l'air près de Rousseau, sans le moindre support, en lévitation.
Déjà, la jeune femme disparaissait vers les coulisses, comme si sa présence, ici, avait été une erreur à corriger au plus vite.
Autour de moi, les conversations s'éteignirent les unes après les autres. Les caméras pivotèrent. Des objectifs se levèrent. On entendit le froissement des vestes, le déclic des appareils, le souffle retenu d’une salle entière suspendue au même morceau de tissu noir.
Rousseau posa une main sur le tissu.
Il attendit.
Juste assez longtemps pour que l’impatience devienne inconfortable.
Puis il dit :
— Attention, il est… tout nu !
Et il tira sur le tissu.
Sous le tissu apparut une boule blanche de la taille d’une balle de hand, légèrement ovale, à la fois mat et scintillante. Sa surface irrégulière était parsemée de petites diodes de diverses couleurs qui clignotaient sans rythme, comme si quelque chose, à l’intérieur, respirait de travers.
Cela semblait presque organique.
Pas de visage. Pas de bras. Pas de coque brillante destinée à rassurer. Seulement cette forme compacte, un gros oeuf blanc suspendu dans l’air, avec l’évidence dérangeante d’un objet qu’on aurait hésité jusqu’au dernier moment à montrer au public.
Un rire nerveux jaillit au fond de la salle.
— On dirait une boule à facettes, lança quelqu’un.
La réponse vint aussitôt.
— Boule à facettes. C’est nouveau. Je note, dit Cobot.
La voix sortait de la boule blanche.
Claire. Posée. Avec une inflexion presque amusée.
Rien de métallique. Rien de saccadé. Rien de cette diction raide qu’on attribue aux machines pour se convaincre qu’elles restent à leur place.
Le silence retomba d’un bloc.
Rousseau tourna légèrement la tête vers la salle. Il avait toujours ce sourire au coin des lèvres, mais quelque chose, dans son regard, venait de se refermer.
— Voici Cobot.
Le nom resta suspendu entre nous, simple et impossible à oublier.
Personne ne riait plus.
— Au-delà de ses capacités disons, intellectuelles, Cobot est tout-terrain, reprit Rousseau. Il flotte, et il se déplace partout, et aussi facilement dans une salle de réunion que sur un terrain difficile. Et s'il faut se déplacer plus vite, il peut piloter tout type de véhicule, une moto comme un drone. Il choisit seul où et quand se déplacer, sans jamais dépendre de personne. Il posa deux doigts sur la surface blanche. Les diodes, autour de sa main, changèrent de rythme.
— La forme n’est qu’une question de logistique, précisa Rousseau.
Il marqua une pause.
— Ce qui compte, c’est ce qu’il y a dedans.
Quelques rires éclatèrent.
Une autre main se leva.
— Vous comptez vraiment sur cette chose pour vous aider à gouverner ? Aucun pays au monde n'a jamais tenté une chose pareille. N'est-ce pas précisément ce qui devrait nous inquiéter ?, lança un journaliste.
— C'est aussi ce qui devrait nous donner de l'espoir, répondit simplement Rousseau.
Il marqua une pause.
— Tout ce qui a changé le monde a commencé sans modèle à suivre.
Les stylos reprirent leur course.
J'inscrivis la phrase dans mon carnet.
Puis, en marge, une autre remarque :
Évite la question.
Lorsque François Rousseau salua la salle et que les applaudissements polis se mêlèrent au bruit des chaises qu'on repoussait, je vis la femme se lever presque aussitôt et se diriger vers la sortie. Je refermai mon carnet, glissai mon sac sous le bras et me mis à marcher vite, puis à courir, jouant des coudes entre les journalistes qui n'avaient manifestement pas mon urgence.
Je la rattrapai sur le trottoir au moment où elle fouillait déjà dans son sac à la recherche de son téléphone.
— Excusez-moi…
Ma voix porta un peu plus que je ne l'aurais voulu.
Elle se retourna brusquement.
Pendant une fraction de seconde, son regard chercha à comprendre.
Puis son visage se détendit.
— C'est à moi que vous parlez ?
— Oui... pardon. Vous étiez à la conférence ?
Elle esquissa un sourire.
— C'était assez difficile à manquer.
Je souris à mon tour.
— « Remarquée » serait sans doute un mot plus juste.
Elle éclata d'un petit rire.
— Bien joué.
Elle tendit la main.
— Eva.
Je serrai la sienne.
— Franck.
— Je travaille sur Cobot.
Je restai une seconde sans répondre.
— Vous auriez deux minutes ?
Elle consulta sa montre avant de lever les yeux vers moi.
— J'aimerais bien. Mais je suis déjà en retard.
Elle hésita une seconde.
— Donnez-moi votre numéro.
Je vous rappellerai.
Je le lui dictai.
Elle le nota rapidement dans son téléphone.
— Promis.
Puis elle s'éloigna presque au pas de course vers l'entrée du métro. Je restai quelques instants immobile sur le trottoir. Sans le savoir encore, je venais d'entrer dans deux histoires.
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