Robot 1er
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Chapitre 2

vendredi 17 juillet 2026

Je m’appelle Franck

— Gare de Rayau, terminus. Tout le monde descend, annonça une voix automatique.

Dès que j'ai posé le pied sur le quai, j'ai eu l’impression de quitter un monde trop bruyant pour un autre presque trop silencieux.

Ma cabane n’était qu’à trente-cinq minutes de marche, mais je n'avais aucune envie de marcher ce soir-là.

J'ai pris le robot-taxi qui attendait devant la gare.

Il filait entre les pins, et j'ai eu cette pensée familière, comme à chacun de mes retours de Paris.

L’île Moineau m'attendait. Elle n'avait d'île que le nom. C'était une large saillie de terre, plus d'un kilomètre carré de bois et de prairies enfoncé dans le lac. Une dizaine de familles y vivaient à l'année. Mes plus proches voisins, les Morel, étaient agriculteurs et exploitaient l'essentiel des terres.

Ici, les saisons semblaient avancer à leur propre rythme, plus lent, plus respectueux des choses.

La forêt, elle, n'avait jamais cédé un pouce de terrain à la technologie.

Même les robots-taxis, pourtant devenus aussi banals que les vieux bus de ville, s'arrêtaient à cinq cents mètres des premières cabanes, rebutés par les chemins étroits et tordus.

J'aimais croire que l’île Moineau résistait encore à ce que j'étais venu y fuir.

Le véhicule me déposa à la lisière du bois. Je poursuivis à pied, longeai le barrage, puis le lac, immobile sous les arbres, avant d'atteindre la cabane.

À l'intérieur, rien n'avait bougé. Le rameur, dans son coin, que j'utilise de temps en temps, plus par discipline que par plaisir. La guitare, contre le mur, toujours aussi patiente, comme si elle espérait encore que je me souvienne d'un accord. Le télescope, près de la fenêtre, tourné vers le lac le jour, vers les étoiles la nuit. Il attendait la prochaine question plus que la prochaine réponse.

Sur l'étagère du bas, les vieux manuels de programmation avaient jauni.

Les marges étaient couvertes de notes au crayon que je ne relisais jamais, mais que je ne savais pas jeter.

Les vestiges d'un autre Franck. Celui qui croyait que les systèmes finissaient toujours par révéler une logique, pour peu qu'on les observe assez longtemps.

J'avais adoré mes études d'ingénieur. Les structures, les algorithmes, la mécanique discrète des choses possédaient une beauté que peu de gens semblaient remarquer.

Ma carrière parisienne avait prolongé cet enthousiasme, jusqu'au jour où j'avais préféré raconter le monde des nouvelles technologies plutôt que de participer à sa construction.

Le journalisme était arrivé presque par hasard. Les rédactions, les conférences de presse, les nuits à terminer un article pendant que l'aube blanchissait les toits de Paris... J'avais aimé cette vie, moi aussi. Puis, un jour, je n'avais plus simplement pu la poursuivre ainsi.

Depuis, je continue d'écrire quelques piges pour des journaux suffisamment patients pour attendre mes articles et suffisamment délicats pour ne jamais me demander pourquoi je refuse de revenir vivre en ville.

Ils avaient probablement compris ce que je n'avais jamais pris la peine d'expliquer : l’île Moineau n'était pas une fuite.

C'était la condition pour continuer à voir clair.

Thomas m'entendit avant même que j'aie refermé la porte.

Il dévala l'escalier deux marches à la fois, un cahier encore à la main, puis s'immobilisa devant moi, comme s'il avait soudain oublié la manière dont on accueille quelqu'un qu'on est heureux de retrouver.

— Tu savais que Jupiter a cent quinze lunes ? lança-t-il sans dire bonjour. Cent quinze, papa.

Il continua sans reprendre son souffle tandis que je posais mon sac.

C'était sa façon à lui de me dire qu'il était content que je sois rentré.

J'avais besoin de me poser après la route.

J'ai attrapé mon paquet de cigarettes sur le rebord de la fenêtre, mon seul vrai vice, avant d'en allumer une sur le pas de la porte.

C'est là que j'ai aperçu Jean Morel, de l'autre côté de la haie, occupé à arroser ses rangs de légumes avant la tombée de la nuit.

— Tiens, t’es rentré ! Alors, Paris ? m'a demandé Jean, sans lever beaucoup les yeux de son arrosoir.

Il a interrompu son geste, s'est essuyé les mains sur son pantalon, et s'est approché de la haie comme on s'approche d'une conversation qu'on sait déjà longue.

— Toujours aussi bruyant, ai-je répondu.

— Et sinon, qu'est-ce qu'ils racontent là-bas ? a-t-il insisté.

— Un type qui veut diriger le pays avec une intelligence artificielle à ses côtés. Rousseau, il s'appelle. Je ne sais toujours pas si je dois rire ou pleurer.

Jean a hoché la tête lentement, comme s'il digérait l'information avec la même patience qu'il réserve à un sol qu'on vient de retourner.

— Tu sais combien de temps il faut pour qu'une terre redevienne bonne, une fois qu'on l'a épuisée ? a-t-il fini par dire. Des années. Parfois plus. Y a pas de raccourci, avec la terre.

Il a haussé les épaules, presque amusé.

— Mais les gens n'ont plus la patience pour ça. Ils veulent des résultats, et vite.

C'est pour ça qu'on a inventé l'agriculture intensive : on force la terre à donner plus, plus vite, sans se soucier de ce qu'elle aura encore à donner après.

Et maintenant, c'est pareil avec la politique : on n'a même pas pris le temps d'essayer une femme à la présidence, et déjà on se précipite vers une machine. Plus rapide. Plus de résultats, tout de suite.

Il s'est remis à arroser tranquillement, comme si la conversation pouvait continuer sans lui. J'ai pensé qu'il avait sans doute raison.

Je suis rentré, j'ai poussé la porte du bureau, allumé la petite lampe et pris mon stylo plutôt que mon ordinateur.

Les gens qui me connaissent peu pensent que c'est une coquetterie, le geste un peu théâtral d'un homme qui aime les choses simples. Ils n'ont pas tort, pas complètement.

Ce soir-là, j'avais besoin de la lenteur du papier pour mettre de l'ordre dans ce que j'avais vu.

Lia est venue s'installer sur le coin du bureau, avec cette indifférence affectée des chats qui veulent qu'on sache qu'ils n'ont pas vraiment attendu notre retour.

Elle était apparue sur le rebord de ma fenêtre quelques années auparavant, et m’avait laissé comprendre qu’elle comptait entrer chez moi car désormais ce serait chez elle.

Devant tant d’assurance et d’évidence, on l’avait appelée Lia, pour l’Intelligence Animale.

J'ai commencé à raconter la conférence.

Rousseau, debout sur cette scène trop grande pour lui, la salle initialement agitée, puis comme figée lors de l’annonce, puis Cobot : non Rousseau ne plaisantait pas, il allait vraiment se présenter avec ce cerveau volant.

Les phrases venaient sans trop de mal, factuelles, presque mécaniques.

En bas de la dernière page, presque comme on signe une lettre, j'ai ajouté : Je m'appelle Franck, comme pour indiquer au lecteur que s’il ne croyait pas ce qu’il lisait, il pouvait toujours me joindre pour que je lui raconte de vive voix ce que j’avais vu et entendu.

Puis j'ai relu, et j'ai compris que mon texte ne suffisait pas à convaincre.

Sur l'origine réelle de Cobot, je n'avais presque rien : une vague allusion à une « expérimentation municipale », un maire et une commune jamais nommés.

Eva savait tout cela.

Elle n'avait fait que me promettre un rappel, et je n'avais ni son numéro ni la moindre certitude qu'elle tiendrait parole.

Mais j’avais maintenant un prétexte pour tenter d’obtenir ses coordonnées.

C'est une déformation professionnelle : je pense souvent aux gens que je rencontre. Mais ce que j'avais ressenti en voyant Eva n'avait rien de familier, c'était plus net, plus dérangeant aussi, comme une note jouée juste alors qu'on s'attendait à une fausse.

Cela faisait des années que je n'avais rien ressenti de comparable. Depuis la mort de ma femme.

Une route mouillée.

L’accident.

Une nuit comme tant d'autres, devenue soudain la pire de ma vie.

Une bascule forcée, un destin qui décide de tourner à angle droit, sans prévenir.

Mes enfants, Thomas et Elise, avaient grandi avec un père seul, et je n'avais jamais cherché à changer cela.

Le grand amour ne se présente qu'une fois dans une vie. J'avais eu le mien, et je l'avais perdu.

Ne voulant plus rien perdre, j’avais décidé de ne plus rien vouloir gagner non plus.

J'ai allumé une cigarette à la fenêtre. Lia dormait déjà.

Au loin, l'eau du lac clapotait contre la retenue du barrage.

Mon téléphone restait silencieux.

Je ne savais pas encore que la vraie histoire de Cobot n'attendrait pas que je vienne la chercher, mais qu'elle viendrait, elle, me trouver.

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