Chapitre 6.2
vendredi 24 juillet 2026
Faits et opinions (partie 2/2)
Le silence a duré.
À côté de moi, Eva a fermé les yeux une seconde, puis a relevé la tête en fixant le plateau, comme si son esprit scientifique attendait simplement des réponses rationnelles et factuelles au problème posé.
La journaliste a tourné la tête vers le public, prise de court. Antoine Chevalier est resté immobile, le sourire éteint. François Rousseau, lui, fixait toujours la table, mais quelque chose dans son visage avait changé : il ne semblait plus seulement inquiet. Il semblait comprendre qu’un événement venait de le dépasser.
Depuis notre coin d’ombre, nous sentions que quelque chose venait de basculer pour de bon.
Chevalier venait d'énoncer, presque malgré lui, la faille profonde de la démocratie médiatique : lorsque les faits cessent de fonder les opinions, ils deviennent une simple variable d'ajustement. Il ne reste plus qu'à dire à chacun ce qu'il a envie d'entendre.
Dans la salle, la voix qui avait déjà rompu le silence s’est élevée de nouveau.
— On ne vous croit plus, je vous dis !
Cette fois, d'autres voix ont repris le slogan. D'abord quelques-unes, puis des dizaines. En quelques secondes, toute la salle scandait :
— On ne vous croit plus ! On ne vous croit plus !
Comme si cette conviction, jusque-là diffuse, venait enfin de trouver ses mots.
À quelques jours du premier tour, l'hypothèse d'un binôme homme-machine à la tête du pays ne relevait plus tout à fait de la farce électorale. Tandis que beaucoup de candidats promettaient ou extrapolaient, Cobot bâtissait chacun de ses raisonnements sur des faits. Et cela changeait tout.
Plus tard dans la soirée, le débat s'est orienté vers l'économie, le pouvoir d'achat et le financement du modèle social.
Sarah Amar a pris la parole.
— Les richesses n'ont jamais été aussi importantes. Le problème n'est pas leur quantité, mais leur répartition. Je demanderai davantage d'efforts à ceux qui ont le plus pour rendre aux Français ce qui leur revient.
Un candidat situé à sa droite a réagi immédiatement.
— Dans votre région, vous avez augmenté vos impôts locaux pour financer vos services, les entreprises sont parties, et vous avez été mise en examen à trois reprises pour malversations financières. Vous êtes mal placée pour donner des leçons de gestion.
— À quatre reprises, a rectifié Cobot, qui vérifiait toujours en direct les affirmations des candidats.
Sarah Amar a esquissé un sourire.
— Les Français attendent des solutions, pas des attaques personnelles.
Le signal était donné.
Les candidats ont alors enchaîné des propositions sans jamais vraiment se répondre.
— Plus d'impôts.
— Moins d'impôts.
— Plus d'aides.
— Moins de dépenses.
— Plus de pouvoir d'achat.
Certaines formules, manifestement calibrées pour la salle, déclenchaient des applaudissements bien plus facilement qu'elles ne faisaient avancer le débat.
La journaliste s’est tourné vers Rousseau.
— Monsieur Rousseau, vous êtes resté silencieux. Quelle est votre position ?
Il a attendu une seconde.
— Je crois que nous faisons tous la même erreur.
Le plateau s'est apaisé.
— Depuis dix minutes, nous discutons de la manière de répartir la richesse. C'est un débat légitime. Mais il repose sur une hypothèse que personne n'a formulée : que cette richesse existe déjà.
Il a balayé le plateau du regard.
— Or la richesse n'apparaît jamais par magie. Elle suit toujours le même chemin : d'abord, elle est créée ; ensuite seulement, elle peut être transformée en salaires, en bénéfices, en impôts... puis redistribuée.
Un silence s'est installé.
— Chaque euro que l'État dépense a d'abord été créé par des femmes et des hommes qui travaillent, entreprennent, innovent, éduquent, investissent, soignent, construisent, produisent et prennent des risques. Les entreprises sont le principal moteur de cette création de richesse.
Il a regardé successivement les autres candidats.
— Nous pouvons être en profond désaccord sur la manière de la partager. Mais si nous voulons financer nos retraites, notre santé, notre éducation ou notre sécurité, la première question n'est pas : « Comment la répartir ? »
Il a marqué une dernière pause.
— La première question est : « Comment en créer davantage ? »
Puis il s’est tourné vers Cobot.
— Cobot, pouvez-vous nous rappeler ce que nous disent les faits sur ce sujet ?
— La France est l'un des pays qui prélèvent et redistribuent le plus au monde. Les impôts et les cotisations représentent l'équivalent de 43,5 % de notre PIB, contre 34 % en moyenne dans l'OCDE¹. Nos dépenses sociales publiques représentent plus de 30 % de notre PIB². Enfin, aucun pays de l'OCDE ne réduit davantage la pauvreté relative par la redistribution : une baisse de vingt-huit points en France³.
Le problème principal auquel notre pays est aujourd'hui confronté ne tient donc ni à la taxation ni même à la redistribution, même si celle-ci peut encore être améliorée. Le problème, comme vient de l'indiquer monsieur Rousseau, est notre capacité à créer de la valeur.
Pour cela, nous devons investir dans notre futur appareil productif, dans l'innovation et dans les activités capables de générer de la croissance sans aggraver davantage notre dette environnementale. Nous devons également encourager celles et ceux qui prennent le risque d'entreprendre, car les emplois de demain n'existent pas encore : quelqu'un devra les créer.
Vous proposez de taxer davantage pour redistribuer davantage. Mais on ne peut durablement redistribuer que la richesse que l'on crée. À pousser toujours plus loin la taxation et la redistribution sans parvenir à produire davantage de valeur, nous finissons par partager quelque chose qui n’est plus de la richesse.
Il a marqué une courte pause.
— C’est de la dette⁴.
La phrase a provoqué un long silence, dont on ne savait s’il tenait à la surprise générale d’entendre la voix calme et factuelle de Cobot sur un plateau jusque-là houleux, ou au fond de ses propos, qui sonnaient comme une évidence qu’aucun des candidats n’aurait osé prononcer dans de telles circonstances.
— La vérité sort de la bouche des robots, me suis-je entendu murmurer.
— Cobot et moi, on est complémentaires, a ajouté Rousseau sur le plateau, un sourire en coin.
Puis une voix s’est élevée depuis le public. Une voix rauque, presque cassée par l’urgence de ce qu’elle avait besoin de dire.
— Une IA présidente, c’est ça qu’il nous faut !
Personne n’a ri, cette fois.
Le silence s’est étiré, dense, presque palpable. La journaliste a fini par reprendre la parole, pour tenter de reprendre le contrôle d’une soirée qui venait de lui échapper.
D'une voix ferme, elle a remercié les candidats et a annoncé la fin du débat.
Un homme, au premier rang, s’est levé et a commencé à applaudir. Un autre l'a imité. Puis toute la salle a suivi.
On ne savait plus très bien ce que chacun saluait : le débat, les opinions, les faits... ou simplement le soulagement de voir la soirée prendre fin.
Le générique de fin a défilé sous des applaudissements qui ne retombèrent que lentement. Déjà, les techniciens entraient dans le champ, les caméras pivotaient vers le sol, les candidats retiraient leurs oreillettes avec ces sourires convenus qu’on garde encore quelques instants après l’antenne.
François Rousseau nous a rejoints dans un recoin hors du champ des caméras, le nœud de cravate desserré. Le maquillage accentuait ses traits au lieu de les corriger. Il avait l’air d’un homme qu’on venait de tirer d’une pièce trop éclairée.
— Comment Chevalier et Amar peuvent-ils rester en tête des sondages ? m’a-t-il demandé. Avec des remarques pareilles ?
Il ne cherchait pas une formule. Pour une fois, il voulait vraiment comprendre.
— Parce que les réponses comptent moins que la stratégie de communication.
Rousseau a froncé les sourcils.
— À ce point ?
— Chevalier a fait des réseaux sociaux l’épine dorsale de sa campagne. En quelques mois, il est devenu la personnalité politique la plus suivie du pays. Ce qu’il dit importe parfois moins que la façon dont ses équipes le découpent, le montent, le répètent et le font circuler.
— Une stratégie de communication, ça ne s’improvise pas, a repris Eva.
Elle gardait les yeux sur l’écran de contrôle, mais sa voix avait changé. Elle ne constatait plus. Elle cherchait.
— Qu’est-ce qu’il y a derrière ?
J’ai repensé à l’article que j’avais lu la semaine précédente. Sur le moment, il m’avait paru intéressant. Après ce que nous venions de voir sur le plateau, il prenait une tout autre couleur.
— Une mécanique bien huilée. L’article expliquait comment l’équipe de Chevalier orchestrait presque tout : les formats, les moments de publication, les séquences à découper, les phrases à faire circuler. Une partie de ses vues provenait de comptes automatisés et de fermes à clics rémunérées depuis l’étranger.
François Rousseau a levé les yeux vers moi.
— Et ses vidéos du quotidien ? Celles où il donne l’impression de parler depuis une voiture, une cuisine, un couloir ?
— Écrites, pour la plupart. Ou au moins calibrées. Par une agence spécialisée dans l’image de marque politique. Le naturel était fabriqué.
Rousseau a laissé échapper un rire bref, sans joie.
— Et les accusations contre ses adversaires ?
Il n’avait pas fini d’être perdu. Ou peut-être commençait-il seulement à comprendre.
— Certaines s’appuyaient sur des informations déformées. D’autres sur des éléments inventés de toutes pièces. Mais une accusation répétée assez souvent finit par devenir familière. Et ce qui devient familier, dans l’esprit du public, finit parfois par ressembler à une vérité.
Le silence est retombé dans le renfoncement.
Autour de nous, le plateau se vidait. Les techniciens décrochaient les micros, les assistants ramassaient les fiches, les lumières s’éteignaient par rangées. Le grand décor du débat redevenait peu à peu ce qu’il était vraiment : des panneaux, des câbles, du métal, une illusion démontable.
Sur le plateau, Cobot n’avait pas bougé.
Il avait écouté tout le récit sans intervenir. Puis, presque pour lui-même, il a formulé une pensée à voix haute :
— Si une stratégie aussi grossière, des bots, de faux comptes et des contenus artificiellement amplifiés, suffit à porter un candidat en tête des sondages, alors une intelligence artificielle correctement orientée pourrait produire un effet sans précédent.
Eva a enfin détourné les yeux de l’écran.
Cobot a poursuivi du même ton calme :
— Il ne serait pas nécessaire d’utiliser des fermes à clics. Il suffirait de produire, pour chaque grande préoccupation des Français, un contenu si précisément ancré dans ce qu’ils vivent qu’ils le partageraient eux-mêmes. Spontanément. Massivement. Sans avoir l’impression d’être influencés.
Personne n’a répondu.
Ce n’était pas seulement l’idée qui nous glaçait. C’était la facilité avec laquelle il venait de la formuler. Comme s’il ne parlait pas d’une manipulation possible, mais d’une solution technique. Un chemin plus court entre un problème et son résultat.
Eva m’a regardé.
Dans ses yeux, j’ai reconnu la question qui me traversait : venait-il d’apprendre de ses adversaires ?
Avant que l’un de nous ne trouve quoi dire, Cobot s’est tourné vers nous.
— Mais bien sûr, je ne vais pas le faire.
Sa voix était calme.
Trop calme.
Le silence qui suivit n'avait rien d'une approbation. Il marquait simplement l'instant où nous comprenions la même chose : il y avait pensé.
Dans les jours qui ont suivi, cette phrase m’est revenue par éclats.
« Mais bien sûr, je ne vais pas le faire. »
Dans le train. Dans ma cabane. Devant mes notes. Je n’en ai pas parlé à Eva. Elle non plus ne m’en a jamais reparlé.
Le premier tour approchait.
Et, comme tout le pays, nous attendions le verdict des urnes avec une question que personne n’osait formuler.
Si Cobot avait compris comment gagner, qu’est-ce qui l’empêcherait vraiment de le faire ?
Source
¹ Tax-to-GDP ratio dans Revenue Statistics OECD 2025: France
² Social Expenditure Database (SOCX) 2024
³ OECD Government at a Glance 2025 - 3.5. Poverty and inequality
⁴ https://dettedelafrance.fr, en 2025 la dette publique atteint 3460 milliards d’Euros, soit 115,6 % du PIB. La France est le 3ème pays le plus endetté de l’UE, après la Grèce et l’Italie
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