Robot 1er

Chapitre 19

lundi 24 août 2026

Talent

La veille au soir, Jean Morel nous avait invités à dîner.

Nous attendions encore que le plat soit servi. Sa fille, dix-neuf ans, de passage pour les vacances scolaires, avait gardé un carnet de dessin ouvert près de son assiette.

Je me suis penché.

— Attends… c’est l’île Moineau ?

Elle a souri.

— Oui. Je l’ai dessinée cet après-midi, au fusain.

— C’est vraiment beau. Tiens, je reconnais ma cabane !

Jean a jeté un œil au carnet.

— Tu vois. Et après elle veut me faire croire qu’elle va finir architecte.

Elle a levé les yeux.

— Je suis en première année de licence d’architecture. Après, je veux tenter d’intégrer une école d’art.

— Pour devenir directrice artistique, a précisé Jean.

— Oui.

Jean a désigné le dessin.

— Avec l’IA qui arrive partout, c’est courageux¹ !

Elle s’est raidie.

— Tu insinues quoi papa ?

— J’insinue que si une machine peut produire cent images en trente secondes, je ne sais pas combien de gens paieront encore quelqu’un pour en faire une.

Elle a inspiré profondément pour contenir son agacement.

— Une directrice artistique ne passe pas sa journée à fabriquer des images. Elle décide ce qu’on veut raconter, l’univers, le ton, ce qui va ensemble. Elle donne une direction².

Jean a haussé les épaules.

— Je veux juste que tu réfléchisses avant de quitter une voie sûre pour un métier qui l’est beaucoup moins.

— La seule chose qui est sûre, c’est que cette voie n’est pas pour moi. Je préfère en parler maintenant qu’en pleurer à quarante ans !

Je me suis alors permis d’intervenir, pour tenter de relativiser et éviter que le ton ne monte.

— De toute façon, quel que soit le domaine, l’IA rebat les cartes aujourd’hui. Même le métier d’architecte est en pleine transformation. L’IA peut déjà générer des variantes, produire des rendus, optimiser un bâtiment… Elle ne remplace pas l’architecte, mais, comme dans le graphisme, sa valeur se déplace peu à peu de la production vers le choix, le goût et l’arbitrage³.

— Ça me rassure encore moins, a répondu Jean.

— Moi aussi, ça me fait peur Papa, mais je n’ai pas le choix. Il faut que je comprenne ce que l’IA change dans mon métier, et que je sois bonne sur ce qu’elle ne fait pas à ma place.

— Moi je ne sais pas vraiment ce que je veux faire plus tard encore Papa, a dit Thomas.

— C’est normal, mon grand, mais le problème c’est qu’on vous demande parfois de choisir très tôt un métier dont personne ne sait exactement à quoi il ressemblera dans dix ans.

La discussion m’a rappelé un projet sur lequel j’avais travaillé quand j’étais ingénieur.

— J’avais engagé un directeur artistique pour créer l’identité visuelle d’un produit. Première version : affreuse. Deuxième : toujours affreuse. À la quatrième, je n’aimais toujours pas, mais je voyais les heures qu’il avait passées dessus.

— Et ? a demandé la fille de Jean.

— Je lui ai dit que c’était bon.

Jean a éclaté de rire.

— Tu as lancé un truc que tu trouvais moche ?

— Je n’osais plus lui demander de recommencer. Aujourd’hui, je demanderais probablement les premières versions à une IA. Je pourrais lui en réclamer cinquante sans culpabiliser.

— Et elle ne se vexerait pas, a ajouté Jean.

Sa fille a souri.

— Mais encore faut-il avoir du goût. Plus produire devient facile, plus savoir ce qui mérite d’être gardé compte⁴.

— L'œil de l’artiste ? Voir ce que les autres ne voient pas encore ? Paul Klee disait que l’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible.

— Oui. Une IA peut générer cinquante images. Si tu ne sais pas ce que tu veux raconter ni laquelle fonctionne, tu as juste cinquante images.

Jean est revenu avec ses lasagnes fumantes.

— Ton histoire, c’est aussi le biais des coûts irrécupérables.

— C’est quoi ? a demandé Thomas.

— Continuer parce qu’on a déjà trop investi. Tu détestes un film après vingt minutes : ton billet est perdu. La question, c’est si tu veux aussi perdre les deux heures qui restent.

La fille de Jean a regardé son père.

— Comme finir des études qu’on n’aime pas juste parce qu’on les a commencées ?

— Tu ne vas pas jeter une année à la poubelle !

— Je l’ai vécue. Mais je refuse qu’une année passée décide des dix prochaines.

Jean a soupiré.

— À ton âge, personne ne m’a demandé ce que je voulais faire. Certains connaissaient les écoles, les filières. Chez nous, on connaissait surtout la météo et le prix du blé.

— C’est peut-être là que l’IA peut aider, ai-je dit. Pas pour choisir à leur place. Pour leur faire découvrir ce qu’ils ne savent même pas qu’ils pourraient choisir.

Le dîner s’est poursuivi plus légèrement. Jean a rapporté un gâteau aux pommes encore tiède. Sa fille a rouvert son carnet et Thomas lui a demandé de montrer ses autres dessins. Pendant quelques minutes, l’orientation, l’intelligence artificielle et les carrières incertaines ont laissé place aux croquis de maisons, de visages et de paysages.

Il était presque onze heures lorsque nous avons regagné la cabane par le passage dans la haie. Thomas est monté dans sa chambre. Peu après, j’ai entendu sa fenêtre s’ouvrir. Le ciel était dégagé ; il avait probablement sorti ses jumelles pour regarder les étoiles.

Je me suis couché avec une pensée en tête : nous demandions aux enfants de choisir leur avenir au moment précis où nous étions devenus incapables de leur dire à quoi cet avenir ressemblerait.

Le lendemain matin, elle m’avait presque quitté.

Le soleil était déjà haut au-dessus de l’île Moineau. Thomas était dans sa chambre et Jean jardinait derrière la haie. Après avoir travaillé toute la matinée, j’étais sorti prendre l’air.

Un peu après onze heures, j’en étais à mon troisième café, adossé à la haie des Morel, une cigarette entre les doigts. Quelques mois plus tôt, je m’étais promis que celle du matin serait la dernière. J’avais depuis repoussé la définition du matin jusqu’à midi.

Derrière la haie, Jean bricolait, jurant à intervalles réguliers contre un outil qui refusait manifestement de coopérer.

J’ai tiré une dernière fois sur ma cigarette.

C’est à ce moment-là que j’ai perçu une vibration sourde.

D’abord très faible, presque davantage ressentie qu’entendue. Puis elle s’est rapprochée, accompagnée d’un bourdonnement qui glissait entre les arbres sans rompre le calme du jardin.

Je me suis redressé.

Une moto noire est apparue au bout du chemin. Elle avançait vite, sans rugissement ni accélérations, portée par un souffle électrique continu.

Elle était seule.

Sans pilote.

Elle a ralenti devant la cabane et s’est immobilisée à quelques mètres de moi.

Je connaissais ce châssis.

— Non…

Un panneau s’est ouvert. Une tête ovale a pivoté vers moi.

Cobot.

Eva et deux techniciens sont arrivés quelques minutes plus tard.

— Vous auriez pu prévenir !

— On avait peur que Thomas se braque s’il avait trop de temps pour y penser.

Quelques semaines plus tôt, j’avais appris que mon fils faisait partie des premiers enfants retenus pour un programme de détection des potentiels atypiques. Je m’étais attendu à un questionnaire.

Pas au président de la République en moto devant ma cabane.

Thomas a dévalé l’escalier en chaussettes et s’est figé.

— C’est vraiment toi ?

— À ma connaissance, oui.

Thomas s’est approché. La veille encore, il discutait de son avenir autour de lasagnes. Ce matin-là, le Président venait chez lui pour comprendre ce qu’il avait dans la tête.

Eva a déposé une mallette sur la table du jardin.

— Ne t’inquiète pas, ce n’est pas un contrôle. Il n’y a pas de bonne note.

Thomas m’a regardé.

— Tu savais ?

— Pour le programme, oui. Pour la visite, non.

Il a regardé la moto.

— C’est quand même mieux qu’une convocation à Paris.

Les techniciens ont installé quelques capteurs tandis que Cobot prenait place face à lui. Sur la table : quelques feuilles, un crayon et une tablette.

— Je vais essayer de comprendre comment tu réfléchis. Si une question te paraît étrange, c’est probablement volontaire.

Thomas s’est assis.

— Et si je ne sais pas répondre ?

— Tu me diras que tu ne sais pas.

— C’est tout ?

— C’est déjà une réponse intéressante.

Thomas a attrapé le crayon.

L’évaluation a duré près de deux heures. Cobot ne cherchait pas à mesurer ce que Thomas avait appris, mais ce qu’il faisait lorsqu’on le sortait des chemins connus.

— Qu’est-ce qu’une panne de moteur de fusée et une dispute entre voisins ont en commun ?

Thomas a réfléchi.

— Dans les deux cas, personne ne veut être le premier à dire ce qui a vraiment cassé.

Puis il s’est repris.

— Non. J’ai faux.

— Cela te dérange de changer d’avis ?

— Un peu. Mais si c’est faux, c’est faux.

— Et si quelqu’un te dit que tu as tort ?

— S’il m’explique, je l’écoute.

Cobot a marqué une pause.

— Depuis plus d’une heure, tu réponds à mes questions, tu te trompes parfois et tu recommences. Tu ne m’as pas encore demandé quand cela allait finir.

— Parce que j’ai envie de comprendre.

— Et c’est une très bonne raison, tu es curieux.

Thomas a souri.

— Pourtant, on dit que la curiosité est un vilain défaut.

— Ah, mais cette expression confond deux formes de curiosité ! Il y a la curiosité indiscrète, celle qui nous pousse à nous mêler de ce qui ne nous regarde pas, et la curiosité intellectuelle, celle qui nous pousse à découvrir ce que nous ne connaissons pas encore.

— Donc celle-là, ce n’est pas un défaut ?

— Au contraire. La curiosité intellectuelle est le moteur du progrès : sans nouvelles questions, il n’y a pas de nouvelles réponses.

— Pour toi, quand même, c’est plus facile. Tu peux te tromper et recommencer tout le temps.

Une vague jaune a parcouru l’écran de Cobot.

— C’est vrai. Mais aujourd’hui, c’est toi que j’observe.

Lia s’est approchée de Cobot, l’a reniflé quelques secondes, puis s’est installée à ses pieds comme si elle avait finalement décidé qu’il pouvait rester.

— Changeons de sujet. Pourquoi aimes-tu autant les fusées ?

Thomas a baissé les yeux.

— Parce que là-haut, si un calcul est faux, ça se voit. En bas, les adultes trouvent toujours des excuses. Même pour le climat. On voit les incendies, les canicules, les sécheresses⁵ et la disparition des animaux⁶, mais on dit qu’on verra plus tard.

Il a hésité.

— Parfois, j’ai peur que le monde brûle quand je serai grand.

— Ce que tu décris porte un nom : l’éco-anxiété⁷.

— Mais le problème existe vraiment.

— Oui.

— C’est pour ça que j’aime les fusées. C’est vrai ou c’est faux.

Puis, plus bas :

— D’ailleurs, je t’aime bien. Tu ne mens pas.

Cobot est resté immobile.

— Et ses résultats à l’école ?

— Moyens, ai-je répondu. Ses bulletins ne reflètent pas ce qu’il sait faire.

Cobot a affiché son dossier.

Aucun des bulletins de Thomas n’avait jamais mentionné sa faculté à relier des idées éloignées, à pousser un raisonnement, ou à réagir face à l’erreur. C’était à ces sujets que s’intéressait Cobot.

— C’est précisément ce qui m’inquiète, a repris Cobot.

— Thomas ?

— Notre manière d'évaluer les élèves. Notre système mesure assez bien certaines aptitudes scolaires, même si les résultats PISA montrent que la France recule, notamment en mathématiques et en compréhension de l’écrit⁸. Mais nous devons apprendre à reconnaître certaines capacités qui nous échappent encore.

— Comme quoi ?

— La pensée créative : imaginer des idées nouvelles et savoir lesquelles méritent d’être poursuivies. On n’a commencé que récemment à l’évaluer spécifiquement⁹. Pourtant le monde qui vient ne demandera pas seulement de résoudre des problèmes, mais d’inventer de nouvelles façons de les poser. Et on ne doit pas confondre ce que nous savons mesurer avec ce dont un enfant est capable.

— Est-ce que c’est vrai qu’à l’époque de mon papa, il fallait se donner rendez-vous sans pouvoir s’appeler en cas de retard ? a interrompu Thomas.

— Oui. Et depuis, vous êtes de plus en plus connectés. Les réseaux sociaux devaient même vous rapprocher. Pourtant, lorsqu’on les utilise trop, ils peuvent aussi produire l’effet inverse.

— Mais moi, ça me permet de parler à mes amis quand je veux.

— Bien sûr. Mais ça peut aussi te pousser à vérifier sans cesse ce qu’ils font.

— Comme quand je découvre qu’ils vont jouer au foot sans me prévenir ? Ça c'est mal. Et après, j’ai encore plus envie de regarder.

— Exactement. Plus tu as peur de manquer quelque chose, plus tu vérifies ; et plus tu vérifies, plus tu vois ce que tu as manqué.

— C’est ça, le brain rot ?

— Pas vraiment. Le brain rot, c’est l’impression que ton cerveau s’habitue tellement aux contenus courts et faciles qu’il devient plus difficile de rester concentré sur quelque chose qui demande un effort¹⁰.

— À cause des vidéos ?

— Pas seulement. Likes, vidéos, nouveautés : ton cerveau reçoit constamment de petites récompenses immédiates. Il s’habitue à passer rapidement d’une chose à l’autre, alors qu’apprendre demande souvent de rester concentré longtemps¹¹.

— Et l’IA comme toi, c’est bon pour nous ou pas ?

— Ça dépend de ce que tu me demandes. Si je fais tes exercices à ta place, non. Tu obtiens les réponses, mais tu n’apprends pas à les trouver.

— Mais si je cherche d’abord ?

— Alors tu peux me demander de trouver les erreurs dans ton raisonnement, de t’expliquer ce que tu n’as pas compris ou même de défendre l’opinion contraire, et là tu restes actif et engagé intellectuellement.

— Donc tu peux nous faire moins réfléchir ou plus réfléchir ?

— Exactement. Tu peux m’utiliser pour remplacer ta pensée ou pour l’approfondir.

Thomas a hoché la tête.

Cobot s’est tourné vers moi.

— Nos jeunes grandissent avec des outils qui captent leur attention et peuvent réduire leur effort intellectuel. L’usage répété des réseaux sociaux est associé à davantage de solitude¹², d’anxiété, de dépression¹³, mais aussi à de moins bonnes performances cognitives¹⁴. Cela amplifie aussi la peur de manquer ce que font les autres : le FOMO, le Fear of Missing Out¹⁵. L’IA de son côté apporte une autre tentation : celle de la laisser travailler à leur place. Cette délégation de l’effort mental à un outil s’appelle le cognitive offloading¹⁶. Elle devient problématique lorsqu’elle remplace l’effort nécessaire pour apprendre.

— Et quand l’IA aide à réfléchir ?

— Alors cela maintient l’engagement intellectuel¹⁷. L’outil devient un échafaudage plutôt qu’un substitut. Mais cela exige de la métacognition : savoir ce qu’on comprend vraiment, ce dont on doute et ce qu’il faut vérifier.

— Y compris ce que tu nous dis.

— Surtout ce que je vous dis. Le biais d’automatisation¹⁸ pousse les humains à accorder parfois trop de poids à la recommandation d’une machine.

— Thomas n’a rien d’un enfant en difficulté, a-t-il repris. Certaines de ses qualités sont simplement plus difficiles à faire apparaître.

— Lesquelles ?

— Sa faculté de relier des idées éloignées. Et surtout, sa capacité à apprendre. Apprendre exige deux choses : de l’humilité et du travail. Thomas fait preuve des deux.

— Le travail cela paraît évident, mais pourquoi l’humilité ?

— Parce qu’apprendre suppose d’accepter qu’on ne sait pas, qu’on peut se tromper et que l’autre peut nous apprendre quelque chose. Celui qui pense déjà savoir cesse souvent d’écouter. Socrate faisait même de la reconnaissance de son ignorance un point de départ de la sagesse¹⁹. Thomas le fait naturellement, sans chercher à défendre ses erreurs.

— Thomas est curieux.

— Exactement, et la curiosité facilite l’humilité comme le travail.

J’ai repensé à ses fusées, aux heures qu’il pouvait y consacrer.

— Pour toi Cobot, ces deux obstacles n’existent pas.

— Beaucoup moins. Je n’ai pas d’ego à défendre lorsqu’une information me contredit, ni de pénibilité à surmonter pour travailler. Je peux apprendre vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Ses bulletins reflétaient ses aptitudes scolaires classiques, mais ne parlaient pas de la facilité avec laquelle il reconnaissait ses erreurs, ni de l’énergie qu’il consacrait à ce qui le passionnait.

Cobot, lui, n’avait vu que cela.

Jean, qui avait fini par abandonner son bricolage pour nous écouter, s’est approché.

— Très bien. Mais si Franck ne connaissait pas Eva, vous seriez venu pour lui ?

— Ma présence ici doit beaucoup à Franck et Eva. Mais Thomas aurait été signalé par notre nouveau dispositif. L’objectif est de détecter les mêmes potentiels partout dans le pays.

— Et vous êtes sûr d’y arriver ?

— Pas encore. Certaines familles connaissent mieux le système, insistent davantage, savent à qui parler.

— Donc le piston existe encore.

— Sous une forme résiduelle. En « robocratie », comme disent maintenant les journalistes, connaître quelqu’un au pouvoir ne devrait conférer aucun avantage. Tout le monde peut accéder à moi via Robot1er.com. Seuls les faits doivent faire autorité.

Jean a croisé les bras, sceptique.

— Chez moi, ceux qui partaient devant étaient déjà ceux dont les parents connaissaient les règles.

— Oui. L’école peut parfois appeler « mérite » ce qui dépend aussi du milieu familial : les codes, le langage, la connaissance des filières, les réseaux. Bourdieu appelait cela la reproduction sociale²⁰.

— Donc votre idée, c’est une vraie méritocratie ?

— Une méritocratie qui cherche à réduire ces biais. Le talent et l’effort doivent en tout cas compter bien davantage que l’origine sociale ou le carnet d’adresses.

Sur son écran ventral, Cobot a fait apparaître plusieurs métiers et domaines qui pouvaient correspondre à Thomas : aéronautique, robotique, matériaux, énergie, climat, architecture spatiale…

— Ça existe, ça, architecture spatiale ?

— Oui.

— Je ne savais même pas !

Cobot s’est tourné vers moi.

— C’est tout l’enjeu. On ne peut pas choisir une voie dont on ignore l’existence. Détecter un talent ne suffit pas. Il faut aussi lui montrer les possibilités qui lui correspondent.

Jean a regardé Thomas.

— Et il y en a beaucoup, des gamins comme lui ?

— Plus qu’on ne l’imagine probablement.

Cobot a fait disparaître l’arborescence.

— La question est de savoir trouver les talents qui restent moins visibles parce qu’ils ne correspondent pas aux critères que nous regardons.

Dans l’après-midi, l’équipe d’Eva a rangé le matériel.

Thomas a plié la feuille avec sa prise de notes des métiers découverts et l’a glissée dans sa poche.

— Tu vas regarder tout ça ?

— Peut-être. Mais je préfère toujours les fusées.

Cobot a regagné la moto, puis le léger sifflement du moteur électrique s’est éloigné sur le chemin.

Eva est restée quelques secondes devant la cabane.

— C’est la première fois que quelqu’un regarde vraiment mon fils, ai-je dit. Pas ses résultats. Lui.

Elle a suivi la moto des yeux.

— Je crois que Cobot se pose une question qui dépasse largement les enfants.

— Laquelle ?

— Combien de choses essentielles restent invisibles simplement parce que nous ne savons pas où regarder ?

Le soir, j’ai repensé à sa phrase. Thomas observait les premières étoiles au-dessus du toit. Elles avaient toujours été là. Encore fallait-il savoir où regarder.

J’ai levé les yeux.

Je ne savais pas encore que, quelques jours plus tard, Cobot chercherait à détecter autre chose que personne n’avait su voir à temps.

Cette fois, il ne s’agirait plus de Thomas.

Il s’agirait de moi.

Prochain chapitre

Source

¹ World Economic Forum, The Future of Jobs Report 2025, Geneva, January 2025, p. 19, Figure 2.2, “Fastest-growing and fastest-declining jobs, 2025–2030”. Le rapport souligne que les graphistes figurent désormais juste après les dix métiers dont le déclin devrait être le plus rapide, une évolution qui apparaît pour la première fois dans cette édition, et identifie les progrès de l’IA et des technologies de traitement de l’information parmi les facteurs expliquant ce recul.

² International Labour Organization (ILO), Berg et al., Generative AI and the Media and Culture Industry, Research Brief, février 2025, DOI: 10.54394/FOSL3256. L'ILO insiste sur la transformation de certains métiers créatifs et sur le déplacement de la valeur vers davantage de supervision des productions de l'IA, tout en renforçant l'importance du jugement critique, de la créativité et de l'éthique.

³ Selon le RIBA AI Report 2026, 74 % des cabinets d’architecture interrogés utilisent déjà l’IA, contre 41 % deux ans plus tôt, et 59 % anticipent des réductions d’effectifs. 61 % estiment qu’elle compliquera l’acquisition d’expérience des jeunes architectes, les tâches routinières traditionnellement confiées aux juniors étant les premières automatisées. Le RIBA décrit ainsi une profession en profonde transformation, où la valeur humaine se déplace vers la conception, le jugement et l’arbitrage.

⁴ Greg Brockman, président et cofondateur d’OpenAI : « Taste is a new core skill » (« Le goût devient la nouvelle compétence fondamentale »), 2026.

⁵ 18 août 2026 - Sécheresse en France : les sols n’ont jamais été aussi secs depuis le début des mesures. https://meteofrance.com/secheresse-en-france-les-sols-nont-jamais-ete-aussi-secs-depuis-le-debut-des-mesures

⁶ L'effondrement de la biodiversité se traduit à l'échelle mondiale par une chute de 73 % de la taille moyenne des populations de vertébrés sauvages en 50 ans, et par 1 million d'espèces menacées d'extinction selon les rapports de référence de l' IPBES et du WWF. La perte fulgurante de biodiversité exige une action mondiale urgente. https://news.un.org/fr/story/2025/05/1155821

⁷ Selon une étude de l'Agence de la transition écologique (ADEME), Éco-anxiété en France (2025), environ 16,6 millions de Français présenteraient des premiers symptômes de détresse psychologique, de faible à moyenne intensité, liés aux enjeux environnementaux.

⁸ OCDE, Résultats de PISA 2022, publiés le 5 décembre 2023. En 2022 la France enregistrait un score de 474 en mathématiques, 474 en lecture, et 487 en sciences, soit des chutes de respectivement 21, 19 et 6 points par rapport à l’enquête PISA de 2018. L’écart continuait aussi de se creuser entre les meilleurs élèves et les autres.

⁹ OCDE, PISA 2022 Results – Creative Minds, Creative Schools, 2024 : en 2022, PISA a évalué pour la première fois la pensée créative des élèves de 15 ans dans 64 pays.

¹⁰ Le Brain rot (« pourrissement du cerveau », littéralement) est une expression populaire qui désigne l’impression d’appauvrissement ou de fatigue intellectuelle provoquée par la consommation excessive de contenus numériques courts, répétitifs ou peu stimulants, notamment via le scrolling et les réseaux sociaux. Ce n’est pas un diagnostic médical, cependant une revue publiée dans Brain Sciences en 2025 rapproche ces usages excessifs de difficultés touchant notamment l’attention, la mémoire et les fonctions exécutives.

¹¹ Le choix entre gratification immédiate et bénéfice futur mobilise plusieurs réseaux cérébraux : le striatum participe à l’évaluation des récompenses, tandis que le cortex préfrontal contribue au contrôle et à la planification nécessaires pour privilégier un avantage différé (cf recherches sur le delay discounting). Une méta-analyse de 45 études d’IRMf confirme l’activation du striatum ventral face aux récompenses ; chez des adolescents, recevoir de nombreux « likes » active notamment le nucleus accumbens, qui en fait partie. Sherman et al., « The Power of the Like in Adolescence », Psychological Science, 2016 : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5387999/

¹² Une méta-analyse publiée dans PLOS One en 2025, portant sur 32 études et 26 166 étudiants, observe une association entre addiction aux réseaux sociaux et anxiété (r = 0,31), dépression (r = 0,31), solitude (r = 0,21) et Fear of Missing Out (r = 0,41), ainsi qu’une association négative avec l’estime de soi (r = −0,24).

¹³ En France, une étude menée par des équipes de l’AP-HP, de l’Université Paris Cité, de l’Inserm et de l’Institut de psychiatrie et neuroscience de Paris a modélisé les trajectoires de 18,6 millions d’adolescents nés entre 1990 et 2012 : ses simulations estiment qu’un usage excessif des réseaux sociaux serait associé à environ 590 000 cas supplémentaires de dépression au cours de leur vie. Cette modélisation ne permet toutefois pas d’établir un lien causal direct. : https://www.aphp.fr/actualites/reseaux-sociaux-et-sante-mentale-une-etude-pointe-pres-de-600-000-cas-supplementaires-de

¹⁴ Une étude publiée dans JAMA en 2025, portant sur 6 554 adolescents suivis entre 9 et 13 ans, associe une utilisation croissante des réseaux sociaux à de moins bonnes performances ultérieures en lecture, mémoire, vocabulaire et au score cognitif global. L’étude est observationnelle et ne permet pas d’établir à elle seule un lien causal. : https://www.science-et-vie.com/cerveau-et-intelligence/le-scroll-constant-sur-les-reseaux-sociaux-est-un-fleau-pour-le-cerveau-de-vos-enfants-215677.html

¹⁵ Méta-analyse publiée dans PLOS One en 2025 : les auteurs soulignent que ces relations peuvent être bidirectionnelles : solitude, anxiété ou dépression peuvent favoriser un recours excessif aux réseaux sociaux, tandis qu’un usage compulsif peut à son tour entretenir ces difficultés. Le Fear of Missing Out (FOMO) est la variable la plus fortement associée à l’addiction aux réseaux sociaux dans cette méta-analyse.

¹⁶ Le cognitive offloading désigne le fait de déléguer une partie d’une tâche cognitive à un support extérieur afin d’en réduire l’effort mental. Le concept est notamment formalisé par Risko et Gilbert dans Trends in Cognitive Sciences en 2016.

¹⁷ Le cognitive engagement désigne l’implication active de l’utilisateur dans une tâche : attention soutenue, raisonnement, vérification et résolution de problèmes. L’IA peut alors agir comme un échafaudage plutôt que comme un substitut. Une étude du MIT Media Lab publiée en prépublication en 2025, menée auprès de 54 participants, observe lors d’une tâche de rédaction une connectivité cérébrale mesurée par EEG plus faible avec un LLM qu’avec un moteur de recherche ou sans outil. Des travaux récents décrivent aussi l’IA comme pouvant soutenir la réflexion lorsqu’elle renforce les capacités de l’utilisateur au lieu de s’y substituer.

¹⁸ Le biais d’automatisation désigne la tendance à accorder un poids excessif aux recommandations d’un système automatisé.

¹⁹ “Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien” : maxime attribuée par Platon au philosophe Socrate.

²⁰ Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1970, p. 19 : « Toute action pédagogique (AP) est objectivement une violence symbolique en tant qu’imposition, par un pouvoir arbitraire, d’un arbitraire culturel ». p. 205 « l’École peut mieux que jamais et, en tout cas, de la seule manière concevable dans une société se réclamant d’idéologies démocratiques, contribuer à la reproduction de l’ordre établi, puisqu’elle réussit mieux que jamais à dissimuler la fonction dont elle s’acquitte ».

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