Chapitre 20
jeudi 27 août 2026
Prévenir
La veille de mon départ, j’avais trouvé Jean devant sa haie, un sécateur à la main.
— Je prépare un article sur le nouveau programme de santé de Cobot, lui ai-je dit.
— Ah oui ? Encore une révolution ?
— Apparemment, pour vivre plus longtemps, il faudrait surtout bien manger, bien dormir et bouger tous les jours.
Jean s’était arrêté de tailler et m’avait regardé.
— Il a fallu une intelligence artificielle pour découvrir ça ?
J’avais ri.
— C’est un peu plus compliqué. Mais dans l’idée, oui.
— Ma mère disait déjà ça, tu sais. Se coucher tôt, manger ses légumes, marcher plutôt que prendre la voiture. Elle n’avait pas de doctorat, elle avait du bon sens.
Il avait désigné son potager d’un mouvement de menton.
— Et moi, je mange ce que je fais pousser. Pas d’emballage plastique, pas d’additif, pas de pesticide, pas de camion entre le champ et l’assiette. Ça doit bien valoir tous vos capteurs, non ?
— Sur les pesticides, tu n’as peut-être pas tort. J’ai lu une étude¹ pour mon article qui portait sur des pesticides au Pérou. Dans des zones très exposées, le risque de cancer était en moyenne environ deux fois et demie plus élevé.
— Oui, et laisse-moi deviner, aucun des pesticides n’est cancérogène à lui seul, c’est ensemble qu’ils créent un problème n’est-ce pas ?
— Oui, parfaitement. L’étude parle d’un effet cocktail.
Jean avait regardé son potager.
— Moi, en tout cas, je n’utilise aucune de ces saloperies.
Il avait souri avant de se remettre à tailler.
Sur le chemin de la gare, sa remarque m’était restée en tête. Vue depuis un potager de l’île Moineau, la révolution annoncée par Cobot ressemblait surtout à un ancien bon sens que nous avions oublié.
Dans le train, j’ai rouvert mon ordinateur. Une vingtaine d’onglets sur la médecine préventive encombraient déjà l’écran. À côté, sur la tablette rabattable, mon carnet débordait de notes, et j’avais probablement trop de café dans le sang. Un grand journal venait de me commander un article sur Prévenir, et l’adrénaline de la commande n’était pas encore retombée.
À côté de moi, un garçon d’une dizaine d’années me regardait depuis plusieurs minutes. Son regard passait de mon écran à mon carnet, puis revenait sur moi, comme s’il cherchait à comprendre pourquoi un adulte avait besoin d’autant de fenêtres ouvertes pour travailler.
À force de le voir me dévisager, j’ai fini par me poser la même question. Qu’est-ce que j’étais exactement en train de faire ? Je me suis promis d’y réfléchir plus tard. Mon cerveau n’avait clairement plus de place pour une crise existentielle.
Ce séjour à Paris me ferait peut-être du bien. J’avais besoin de prendre un peu de recul sur tout ce que j’avais lu. Surtout, il était temps de passer de l’écran à la réalité. Pour les besoins de mon article, j’avais pris rendez-vous pour passer moi-même le bilan Prévenir. Je devais m’y rendre à mon arrivée.
Je n’avais jamais été très organisé dans mes recherches, mais cette fois, je m’étais forcé à reprendre mes notes une par une, histoire de remettre un peu d’ordre dans tout ce que j’avais accumulé.
Le premier onglet concernait la médecine préventive. Elle n’avait évidemment pas attendu Cobot. En France, Mon bilan prévention² permettait déjà, à certains âges de la vie, de faire le point sur ses habitudes, ses facteurs de risque ou ses dépistages.
Dans un autre onglet de mon ordinateur, la vidéo de lancement de Prévenir par Cobot, publiée sur le site de l’Élysée, était restée ouverte. J’ai mis mes écouteurs.
— Les maladies non transmissibles ont causé au moins 43 millions de décès en 2021 dans le monde, soit 75 % des décès non liés à la pandémie. Les maladies cardiovasculaires en sont la première cause, devant les cancers, les maladies respiratoires chroniques et le diabète³.
Cobot avait poursuivi :
— Parmi les principaux facteurs qui augmentent le risque de développer ces maladies figurent le tabagisme, une mauvaise alimentation, l’usage nocif de l’alcool, la pollution de l’air, l’obésité et une activité physique insuffisante. Les maladies chroniques pèsent déjà très lourd sur notre système de santé.
— La prise en charge des maladies chroniques représente environ 60 % des dépenses de l’Assurance Maladie, soit environ 126 milliards d’euros en 2023⁴. D’ici 2050, les dépenses de santé par habitant liées aux maladies chroniques pourraient encore augmenter de 40 %.
— Or nous pouvons agir sur une partie des facteurs qui augmentent le risque de développer des maladies chroniques. L’OCDE estime que si la France ramenait, dès 2026, ces six facteurs de risque au niveau observé dans le quart des pays de l’OCDE et de l’Union européenne les plus performants, ses dépenses annuelles de santé seraient, en moyenne entre 2026 et 2050, inférieures de 2,4 % aux projections actuelles⁵. C’est précisément là que la prévention devient essentielle.
— Pour prévenir les maladies cardiovasculaires, par exemple, l’alimentation joue un rôle majeur. Un régime méditerranéen⁶, riche en fruits, légumes, céréales complètes, légumineuses, poissons et huile d’olive, peut contribuer à en réduire le risque.
Rien de tout cela n’était révolutionnaire. Le problème était peut-être justement là : savoir n’avait jamais suffi à agir.
J’ai pensé aux cigarettes dans ma poche.
— Le tabac est un autre facteur. Chez les gros fumeurs, une étude a montré que l’arrêt du tabac était associé, dans les cinq premières années, à un risque cardiovasculaire significativement plus faible que chez ceux qui continuaient à fumer⁷.
Cobot avait ensuite élargi son propos.
— L’intelligence artificielle permet déjà de détecter certaines maladies plus tôt, d’améliorer les diagnostics, de personnaliser les traitements ou encore d’accélérer la découverte de médicaments.
— Mais pour progresser, elle a besoin de données de santé diversifiées et de haute qualité, comme l’a récemment souligné la Commission européenne⁸.
C’est là que j’ai compris ce qui se jouait réellement derrière le programme Prévenir.
Le bilan préventif n’était pas une fin en soi. Avec l’accord des participants, analyses biologiques, glycémie, sommeil, activité physique, alimentation ou antécédents pouvaient alimenter, à l’échelle nationale et dans la durée, une immense base de données de santé.
J’ai mis la vidéo en pause et ouvert un autre document publié sur le site de l’Élysée.
Celui-là m’a fait lever un sourcil.
Cobot y explorait les possibilités offertes par la médecine régénérative : cultiver des organes en laboratoire, mais aussi développer, pour la recherche médicale, des structures biologiques délibérément dépourvues de cerveau et de toute capacité de conscience, qui pourraient remplacer certains tests sur les animaux⁹.
Prévenir avait d’abord été testé dans plusieurs régions pilotes. Les premiers bilans avaient notamment permis de repérer des hypertensions ignorées, des glycémies anormales ou certains risques cardiovasculaires nécessitant un suivi.
J’ai refermé mon ordinateur peu avant l’arrivée à la gare Montparnasse, à Paris.
À la sortie de la gare, j’ai pris le métro jusqu’au parc Monceau. Il était temps de quitter la théorie pour voir à quoi Prévenir ressemblait dans la réalité.
Le centre occupait un ancien immeuble haussmannien. Derrière la façade classique, tout avait été refait : lumière douce, mobilier clair, écrans intégrés aux murs. Rien n’y rappelait vraiment un hôpital.
Une infirmière m’a accueilli, puis m’a conduit dans une salle d’examen où elle m’a installé dans un fauteuil.
Elle m’a alors tendu un bracelet.
— Vous le gardez dix jours. Il va mesurer votre activité, votre fréquence cardiaque et votre sommeil.
— Et si je l’enlève ?
— Il ne prévient pas la police.
— Pas encore ?
Elle n’a pas répondu.
La prise de sang fut moins amusante. L’infirmière a prélevé plusieurs tubes avant de les étiqueter un à un. Plus d’une centaine de biomarqueurs devaient être analysés : métabolisme, hormones, inflammation, fonctions hépatique et rénale, micronutriments. L’objectif n’était pas seulement d’obtenir une photographie de mon état de santé, mais une référence à laquelle comparer les prochaines mesures.
Une première estimation s’est affichée sur l’écran devant moi.
Âge cardiovasculaire : 39 ans.
— Trente-neuf ans ? J’aime beaucoup votre programme.
— C’est votre âge cardiovasculaire.
— Donc mon âge cardiovasculaire n’est pas vraiment mon âge biologique ?
— C’est un indicateur. Pas une vérité biologique.
— Alors pourquoi me le donner ?
— Parce qu’un indicateur imparfait peut être utile. À condition de ne pas oublier qu’il est imparfait¹⁰.
J’ai repensé à Thomas et à toutes nos discussions sur ce que les évaluations étaient capables de mesurer. Nous avions beau multiplier les chiffres, le risque restait le même : finir par confondre la mesure avec ce qu’elle prétendait représenter.
Après quelques examens respiratoires et cardiovasculaires, j’ai demandé pourquoi Prévenir ne proposait pas simplement une IRM du corps entier.
— Si le but est de détecter tôt, autant tout regarder, non ?
— C’est précisément le piège, m’a répondu le médecin. Si vous cherchez assez longtemps dans le corps de quelqu’un, vous finirez presque toujours par trouver quelque chose.
— C’est justement le but, non ?
— Non. Le but est de trouver ce qu’il est utile de trouver. Certaines anomalies n’auraient jamais eu de conséquence, mais elles peuvent conduire à un deuxième examen, puis un troisième, parfois à une biopsie et à beaucoup d’angoisse¹¹.
Prévenir avait donc renoncé à généraliser l’IRM corps entier chez les personnes sans symptômes ni facteurs de risque particuliers.
Dans mon cas, en revanche, on m’a conduit vers une IRM cérébrale.
— Celle-là aussi fait partie du bilan ?
— Pas systématiquement. Vous vous en doutez. Vous êtes dans la phase pilote du volet neurologique.
Je me suis allongé sur la table d’examen. La technicienne a immobilisé ma tête, puis la table m’a entraîné lentement à l’intérieur du tunnel. Je me suis retrouvé seul, engouffré dans le ventre de cette énorme machine. Des claquements ont aussitôt résonné autour de moi. Les parois me parurent soudain trop proches. J’ai inspiré profondément. Je ne manquais pas d’air. Je manquais d’espace. J’ai cherché instinctivement la sortie du regard et me suis surpris à demander plusieurs fois quand cet emprisonnement prendrait fin. Je n’ai obtenu aucune réponse.
Une vingtaine de minutes plus tard, lorsqu’on m’en a sorti, la technicienne regardait encore les images.
— Tout va bien ?
Elle a quitté l’écran des yeux.
— Le radiologue doit d’abord les interpréter.
— Ce qui veut dire oui ou ce qui veut dire non ?
— Ce qui veut dire que je ne suis pas radiologue.
Je n’ai pas insisté.
Sur le moment, j’ai simplement pensé qu’ils avaient peut-être trouvé quelque chose.
Dix jours après les examens, mon rapport complet est arrivé.
Âge cardiovasculaire : 39 ans.
Âge métabolique : 43 ans.
Âge hépatique : 46 ans.
Âge inflammatoire : 44 ans.
Âge biologique composite : 42,8 ans.
Je suis revenu au premier chiffre.
Trente-neuf.
Celui-là me convenait bien.
La section suivante s’intitulait : “Principaux facteurs modifiables”.
Le tabac arrivait en tête, sans surprise…
Principal facteur susceptible de réduire votre espérance de vie en bonne santé.
La quantité d’examens nécessaires pour m’apprendre ce que chaque paquet de cigarettes m’affichait déjà en lettres majuscules chaque jour me parut assez remarquable.
Juste après venait mon sommeil. Le programme suggérait notamment de réduire la caféine après le déjeuner.
Quelques heures plus tard, j’ai regardé la tasse que je venais de me servir.
Il était quinze heures vingt.
J’ai continué à boire.
Puis une nouvelle fenêtre est apparue dans l’application liée à mon bracelet : “Votre jumeau biologique est disponible”.
Deux silhouettes identiques et qui me ressemblaient physiquement occupaient l’écran.
Avenir A : Habitudes actuelles.
Avenir B : Arrêt du tabac / Activité physique régulière / sommeil amélioré.
Des courbes comparaient leurs risques cardiovasculaires et métaboliques futurs ainsi que leur espérance de vie en bonne santé.
Une phrase précisait : “Ces simulations ne prédisent pas votre avenir, elles comparent des avenirs possibles”.
J’ai observé mes deux futurs pendant quelques secondes. Le premier vieillissait moins bien. Il avait pourtant exactement mon visage.
Un frisson m’a parcouru.
Je n’avais jamais vraiment eu peur de mourir. Ce qui m’effrayait, c’était ce que ma mort ferait à Thomas et Élise. Ils avaient déjà perdu leur mère dans un accident. Je ne supportais pas l’idée qu’ils puissent aussi perdre leur père.
Soudain, ces courbes m’ont paru beaucoup moins abstraites.
Le soir même, j’ai retrouvé Eva dans un bistrot du quartier de la Contrescarpe.
Elle m’attendait avec un verre de vin.
— Alors, ce programme Prévenir ?
Le serveur s'est approché de notre table au moment où Eva levait son verre vers moi.
— Tu prends du rouge ?
— Volontiers.
Elle a souri et a fait signe au serveur.
— Alors ? Raconte ! a demandé Eva.
— Je crois que ce programme Prévenir est en train de me rendre obsessionnel.
Elle a ri.
— À ce point-là ?
— J’ai l’impression que c’est devenu une compétition. Le matin, mon premier réflexe c’est de regarder mon score, avant même de me demander comment je me sens. Si j’ai 72, je veux 75. Si j’ai 75, je veux 80.
— Et quand il baisse ?
— Je cherche pourquoi. Je regarde mon sommeil profond, mes réveils, ma fréquence cardiaque… Ça me travaille pendant la journée. Et le soir, je me mets déjà la pression pour faire mieux la nuit suivante.
Eva a souri.
— Tu viens de me décrire presque parfaitement l’orthosomnie¹².
— L’ortho-quoi ?
— L’orthosomnie ! À force de suivre ton sommeil avec des objets connectés, tu finis par te convaincre que tu dors mal, et tu risques de vouloir optimiser toutes tes nuits.
— C’est exactement ça. Je veux faire un bon score.
— Fais attention, ça peut vite devenir une obsession ! J’ai vécu ça l’année dernière, mais j’ai résolu le problème…
— Ah ? Tu as fait comment ?
— Je me suis débarrassée de la montre ! Je l’ai revendue sur un site de seconde main.
Elle a éclaté de rire, et moi aussi.
Elle a pris son téléphone.
— RebellIA a trouvé une formule assez juste : « Hier, être en mauvaise santé était un malheur. Demain, ce sera peut-être une faute. »
— Ils n’ont pas complètement tort… Au début, tout est facultatif. Puis ça devient une habitude, et parfois une norme.
— Leur question est surtout : « Restons-nous libres de mal vivre ? » Si l’État connaît tes risques, te dit quoi manger, comment dormir et combien marcher… à partir de quand une recommandation devient-elle une forme de pression ?
— Pourtant, personne ne m’oblige à suivre ce que dit Prévenir.
— Non. Mais ce n’est pas leur seule inquiétude. Ils posent aussi une autre question : jusqu’où sommes-nous prêts à rendre notre santé transparente pour être mieux soignés ?
— Tu parles des données ?
— Oui. Parce qu’avec tous ces bilans, Prévenir est en train de constituer une base de données médicales d’une ampleur qu’on n’a jamais connue.
— C’est justement ce qui permet de détecter les maladies plus tôt.
— Bien sûr. Mais elles font aussi partie des données les plus sensibles qui existent. Tu peux changer de mot de passe si quelqu’un le vole. Tu ne peux pas changer ton génome, ton cerveau ou tes antécédents médicaux.
— Et elles sont protégées ces données ?
— Très fortement. Les dossiers individuels ne sont pas librement accessibles, même à l’équipe technique. Ni les assureurs ni les employeurs n’y ont accès. Les données utilisées pour améliorer le programme le sont sous forme anonymisée.
Elle a reposé son téléphone.
— Et puis il y a l’autre critique. Que se passe-t-il si tu refuses de suivre les recommandations de Prévenir ?
— Cobot répond quoi ?
— « Prévenir ne vous interdit rien. Il rend seulement les conséquences plus visibles. »
— Difficile à contester.
— Juridiquement, oui. Mais une recommandation de l’État répétée chaque matin sur ton téléphone finit par ressembler à une règle, même lorsqu’elle n’en est pas une.
— Pourtant, Prévenir reste volontaire.
— Quelqu’un lui a aussi demandé ce qui se passerait si une personne refusait les recommandations, développait une maladie évitable, et demandait à la collectivité de financer son traitement.
— Et ?
— Il a répondu que l’accès aux soins ne dépendrait jamais du respect de Prévenir.
— Hmm… Une contrainte qui ne dit pas son nom. Pour notre bien, évidemment.
Elle a attendu une seconde.
— Oui. Et surtout, il a mis presque une seconde de plus que d’habitude à répondre…
Nous avons encore parlé un moment, jusqu’à ce que le serveur vienne débarrasser les derniers verres autour de nous.
En sortant du bistrot, je n’ai pas pu résister.
— Tu pourrais regarder mes résultats plus en détail ? ai-je demandé à Eva.
— Je n’ai pas accès aux dossiers individuels du programme.
— Pourquoi ?
— Parce que ce sont des données médicales. Même l’équipe technique de Cobot ne peut pas les consulter librement. En revanche, avec ton consentement, je peux demander un accès exceptionnel à ton dossier.
— Oui, je te donne mon accord, sans souci.
Eva a regardé l’heure sur son téléphone.
— D’accord. Dans ce cas, il faut qu’on passe par l’Élysée.
Nous avons pris un taxi. Une vingtaine de minutes plus tard, nous remontions les couloirs presque déserts du palais.
Eva a demandé à deux membres de son équipe de nous rejoindre. Un homme et une femme sont arrivés quelques minutes plus tard.
— Franck, je te présente Nicolas et Claire.
Nous nous sommes salués.
— Franck souhaite consulter le détail de son bilan Prévenir, leur a expliqué Eva. Il nous autorise à ouvrir son dossier.
Claire s’est tournée vers moi.
— Très bien. Dans ce cas, je peux vous ouvrir un accès ponctuel.
Claire s’est installée devant un ordinateur et a effectué quelques vérifications.
— C’est bon. Tu peux y accéder.
Eva a pris sa place devant l’écran. Nicolas est resté un peu en retrait, tandis que Claire restait à côté, le temps de vérifier que l’accès fonctionnait correctement.
Quelques instants plus tard, mon nom est apparu.
Eva a commencé à parcourir les résultats.
Son doigt, qui avait parcouru l'écran avec assurance jusque-là, a soudain ralenti, presque malgré elle.
Puis il s'est arrêté tout à fait, comme suspendu au-dessus d'une ligne qu'elle venait de comprendre.
Elle est revenue en arrière, remontant lentement le fil du dossier, pour relire ce qu'elle craignait déjà d'avoir bien lu.
J’ai eu le temps d’apercevoir un chiffre avant qu’elle ne fasse légèrement défiler la fenêtre.
97,8 %.
Le visage d’Eva s’est vidé de toute couleur.
Je l’avais rarement vue perdre ainsi le contrôle de ses expressions. Pendant une seconde, j’ai eu l’impression qu’elle venait d’apprendre la mort de quelqu’un.
— Eva ?
Elle n’a pas répondu.
Ses yeux restaient fixés sur l’écran.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle est revenue sur la même ligne, comme pour vérifier qu’elle ne s’était pas trompée.
— Il y a un résultat auquel je ne m’attendais pas.
La façon dont elle l’a dit m’a glacé.
— C’est quoi, 97,8 % ?
Elle a enfin détaché les yeux de l’écran.
— Il faut que je vérifie quelque chose.
— Vérifier quoi ?
— Je ne veux pas te dire n’importe quoi avant d’être certaine.
— Eva, tu es devenue blanche en lisant mon dossier ! Ne me dis pas de ne pas m’inquiéter.
Elle a hésité.
— Il faudra probablement faire des examens complémentaires.
— Pour chercher quoi ?
— Pour l’instant, je ne sais pas.
— Mais tu as forcément vu quelque chose. J’ai une maladie ?
Elle allait répondre lorsque son téléphone a vibré.
Elle a baissé les yeux vers l’écran.
Son expression a changé une seconde fois.
— Quoi ? Qu’est ce qui t’arrive encore Eva ?
Elle ne m’a pas répondu tout de suite, puis m’a tendu son téléphone.
Vous avez trouvé ce que vous cherchiez.
Reste à savoir ce que vous êtes prête à en faire.
GØD
J’ai relu les deux lignes sur son écran.
— Depuis quand tu reçois ce genre de messages ?
Elle a relevé les yeux.
— C’est la première fois. Pourquoi ?
Mon téléphone s’est alors aussi mis à vibrer. Un message.
Ne vous inquiétez pas. Tout va bien se passer.
GØD
Je l’ai montré à Eva.
— C’est qui, GØD ? m’a-t-elle dit.
Pour la première fois, celui qui écrivait venait de donner un nom.
Nicolas et Claire s’étaient rapprochés.
— Vous avez déjà reçu ce genre de message, Franck ? a demandé Claire.
— Plusieurs fois, ai-je répondu.
Nicolas a regardé l’écran du téléphone d’Eva.
— Transférez-nous les messages. On regardera si on peut retrouver leur origine.
— D’accord, a répondu Eva.
Je me suis tourné vers Eva.
Elle regardait toujours mon dossier.
— Et maintenant, tu peux m’expliquer ce qui se passe ?
— Pas encore.
— Tu viens de me dire qu’il y avait un résultat auquel tu ne t’attendais pas.
— Oui.
— Ça concerne ma santé ?
Elle a marqué une hésitation.
— Pas exactement.
Cette réponse ne m’a absolument pas rassuré.
Eva a refermé la fenêtre. J’ai compris que je n’obtiendrais rien de plus ce soir-là.
Nous avons quitté l’Élysée peu après.
Sur le chemin du retour, Eva est restée étrangement silencieuse. À deux reprises, je l’ai surprise perdue dans ses pensées.
J’ai naturellement supposé qu’elle pensait à GØD.
Je me trompais.
Source
¹ Une étude publiée dans Nature Health en 2026, menée au Pérou sur 31 pesticides et 158 072 cas de cancer, a mis en évidence une association entre l’exposition environnementale aux pesticides et une hausse du risque de cancer. Dans les zones à risque identifiées par les chercheurs, le risque relatif était en moyenne 2,5 fois plus élevé.
² « Mon bilan prévention » est un dispositif de médecine préventive pris en charge à 100 % par l’Assurance Maladie. Il est proposé à quatre périodes de la vie, 18-25 ans, 45-50 ans, 60-65 ans et 70-75 ans, afin de faire le point avec un professionnel de santé sur ses habitudes de vie, ses facteurs de risque et les actions de prévention ou de dépistage à mettre en place. https://www.ameli.fr/medecin/sante-prevention/bilan-prevention-ages-cles
³ OMS, “Maladies non transmissibles”, 2025 https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/noncommunicable-diseases
⁴ Parmi les principaux postes : 1) Maladies cardiovasculaires et pathologies associées : ~29 Md€ ; 2) Santé mentale : ~27,8 Md€ ; 3) Cancers : ~27 Md€ https://www.oecd.org/fr/publications/els-etudes-de-cas_3d36ce8e-fr/prevention-des-maladies-chroniques-en-france-impacts-sanitaires-et-economiques-a-long-terme_f72beff6-fr.html
⁵ OCDE, The Health and Economic Benefits of Tackling Non-Communicable Diseases: France, 15 avril 2026.
⁶ Widmer RJ, Flammer AJ, Lerman LO, Lerman A. « The Mediterranean diet, its components, and cardiovascular disease. » American Journal of Medicine, 2015 Mar;128(3):229-238. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25447615/
⁷ Duncan M. S. et al., « Association of Smoking Cessation With Subsequent Risk of Cardiovascular Disease », JAMA, 2019;322(7):642-650. Chez les gros fumeurs, l’arrêt depuis moins de cinq ans était associé à un risque plus faible de maladie cardiovasculaire par rapport aux fumeurs actifs (HR = 0,61 ; IC 95 % : 0,49-0,76). https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31429895/
⁸ Commission européenne, « L’intelligence artificielle dans le domaine des soins de santé » : “Le développement et le déploiement de l’IA en médecine nécessitent l’accès à des données de santé diversifiées et de haute qualité afin de garantir l’exactitude, la robustesse et l’équité entre les différentes populations.” https://health.ec.europa.eu/ehealth-digital-health-and-care/artificial-intelligence-healthcare_fr
⁹ La startup américaine R3 Bio développe des systèmes biologiques in vitro, notamment dérivés de cellules souches, afin de mieux modéliser la biologie humaine et de réduire, lorsque cela est possible, le recours aux tests sur les animaux. L’entreprise précise que ses travaux actuels portent sur des structures microscopiques en culture cellulaire et non sur la fabrication d’organes humains complets. https://www.linkedin.com/posts/lbtofficiel_alerte-info-des-chercheurs-imaginent-des-activity-7496612095463964672-2kPb?utm_source=share&utm_medium=member_desktop&rcm=ACoAADj3nNEB0oxd2MfxrRnMIVLH2U8nx6Td_us
¹⁰ Des travaux récents développent des estimations distinctes du vieillissement biologique selon plusieurs systèmes physiologiques. Une étude publiée dans Nature Aging en 2025 propose notamment des âges biologiques spécifiques pour onze systèmes. Ces indicateurs demeurent toutefois expérimentaux : les horloges biologiques ne répondent pas encore aux standards nécessaires pour guider, à elles seules, une décision clinique individuelle. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/40954326/
¹¹ L’American College of Radiology estime qu’il n’existe pas suffisamment de preuves pour recommander le dépistage systématique par IRM corps entier chez les personnes sans symptômes, facteurs de risque ou antécédents familiaux évocateurs. Il souligne notamment le risque de découvertes non spécifiques pouvant entraîner des examens et procédures complémentaires inutiles. https://www.acr.org/News-and-Publications/Media-Center/2023/ACR-Statement-on-Screening-Total-Body-MRI
¹² Baron K. G. et al., « Orthosomnia: Are Some Patients Taking the Quantified Self Too Far? », Journal of Clinical Sleep Medicine, 2017, 13(2), 351-354. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27855740/
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