Robot 1er

Chapitre 7

samedi 25 juillet 2026

Deux tours

Trois semaines s'étaient écoulées depuis le débat.

Les effets s'étaient fait sentir dès le lendemain. Les intentions de vote en faveur du duo Rousseau-Cobot avaient bondi de huit points. Puis, contre toute attente, la progression ne s'était pas arrêtée. Chaque nouveau sondage confirmait la même tendance : le duo Rousseau-Cobot gagnait, en moyenne, plus d'un point par jour. Les commentateurs parlaient d'un phénomène inédit.

Rousseau et Cobot ont poursuivi la stratégie qui avait fait leur succès lors du débat. Chaque jour, ils diffusaient une courte intervention consacrée à un grand sujet de société : retraites, santé, dette, sécurité, énergie... Pas de slogans, pas de promesses spectaculaires. Seulement des faits, des chiffres vérifiables et une explication des différentes options possibles.

Très vite, un bouche-à-oreille inattendu s’est installé.

— Au moins, lui, il ne ment pas.

— Il ne nous cache rien.

La formule revenait partout : dans les cafés, sur les réseaux sociaux, jusque sur les plateaux de télévision. Pour la première fois depuis longtemps, la transparence semblait rapporter davantage que les promesses, même lorsque les faits contrariaient les attentes.

Rousseau bénéficiait aussi d'une image que ses adversaires avaient sous-estimée. Il n'appartenait pas aux cercles habituels du pouvoir. Aux yeux d'une partie du pays, il était devenu le candidat anti-système, non parce qu'il criait plus fort que les autres, mais parce qu'il ne leur ressemblait pas.

Cobot avait rendu cette différence visible. Là où les figures traditionnelles de la politique récitaient leurs éléments de langage, Rousseau apparaissait, lui, du côté du changement, prêt à gouverner autrement.

Lorsque le premier tour est arrivé, plus personne ne savait jusqu'où cette vague de popularité pouvait monter.

Contre tous les pronostics, François Rousseau a arraché sa qualification pour le second tour en arrivant deuxième juste derrière Antoine Chevalier et avec moins d'un point d'avance sur Sarah Amar.

Ce résultat improbable a lancé une question que plus personne n'osait écarter :

Les Français étaient-ils vraiment sur le point d'élire un duo homme-machine à la présidence de la République ?

Le résultat du second tour devait tomber le soir.

Je suis arrivé en fin d'après-midi au quartier général de campagne de Rousseau et Cobot, rue Saint-Jacques. De grandes affiches les montraient côte à côte. Leur slogan assumait son propre paradoxe : « Moins de slogans. Plus de faits. » Imprimée en grandes lettres bleues, la formule recouvrait les vitrines de toute la rue.

À l’intérieur, la salle semblait trop petite pour contenir l’attente.

Des bénévoles circulaient sans but précis. L’un réajustait une chaise déjà droite. Un autre déplaçait un carton pour le reposer presque au même endroit. Personne ne tenait en place. On entendait le froissement des vestes, les notifications des téléphones, le murmure continu des chaînes d’information allumées dans un coin.

Eva était assise sur le bord d’une table, son téléphone à la main. Elle faisait défiler les dernières estimations avec une concentration presque douloureuse.

— Tu y crois, toi ? ai-je demandé en m'asseyant à côté d'elle. On peut vraiment gagner ce soir ?

Eva a levé les yeux de son téléphone.

— Je croyais que les journalistes ne disaient jamais « on ».

J’ai baissé les yeux en souriant.

— Touché. Je ne dis pas pour qui je vote.

Son pouce est resté suspendu au-dessus de l'écran.

— Il y a quinze jours, je t'aurais dit non. Sans hésiter. Mais depuis l'échange sur les retraites et la croissance...

Elle a laissé sa phrase en suspens.

Sur l’un des écrans, le visage d’Antoine Chevalier est réapparu dans un montage consacré aux « moments décisifs de la campagne ». Le plateau du débat. Son silence. Son regard fuyant. Puis, en face, Cobot, immobile, précis, impossible à déstabiliser.

— Il ne s’en est jamais vraiment remis, ai-je dit.

Eva a eu un bref sourire, sans joie.

— Comment aurait-il pu ? La vidéo a tourné pendant des jours.

Après lui, deux autres candidats s’étaient également fait piéger de la même manière. À chaque interview, les journalistes leur posaient des questions auxquelles Cobot répondait immédiatement et factuellement, quand eux bafouillaient des réponses évasives.

Eva a verrouillé son téléphone, puis l’a gardé serré entre ses deux mains.

— Cobot répond avec des faits et des chiffres. Je crois que les gens en ont assez qu’on leur parle sans jamais leur répondre.

Elle a jeté un regard vers la salle, vers les bénévoles, vers les affiches collées aux murs.

— Ce n’est pas seulement ce qu’on a dit qui nous a fait monter. C’est tout ce que les autres n’ont pas su dire.

— Le premier tour reste une prouesse, ai-je murmuré. Il y a trois semaines, personne n’y croyait.

— Maintenant, le pays ne parle plus que de lui.

Sa voix avait baissé.

— J’ai lu un article hier. Des collègues qui ne s’adressent plus la parole à cause de Cobot. Des familles qui évitent le sujet à table. Même les gens qui disent le détester ne peuvent pas s’empêcher d’en parler.

Elle a relevé les yeux vers moi.

— Personne n’est resté indifférent.

Près de la fenêtre, François Rousseau faisait les cent pas depuis plusieurs minutes. Jusque-là, je l’avais à peine remarqué. Il marchait lentement, les mains jointes derrière le dos, le regard perdu sur la rue. À la remarque d’Eva, il s’est arrêté net.

— Sauf que ce soir, ce n’est plus le même match, a-t-il dit.

Sa voix a traversé la pièce plus sèchement que prévu. Eva et moi nous sommes tournés vers lui.

Rousseau fixait toujours la vitre. Dehors, les journalistes commençaient à s’aligner derrière les barrières métalliques. Les caméras étaient déjà braquées sur l’entrée, prêtes à capturer une victoire ou un effondrement.

— Au premier tour, on jouait la surprise, a-t-il repris. Ce soir, on joue contre Chevalier seul. Avec l’appareil d’un grand parti derrière lui, des élus partout, des relais partout, des gens qui savent tenir une élection jusqu’à la dernière minute.

Il s’est retourné vers nous.

— Moi, je n’ai que Cobot.

Personne n’a répondu.

La phrase était tombée entre nous avec un poids étrange. Comme si, pour la première fois, Rousseau venait d’avouer à voix haute ce que tout le monde savait déjà.

— Vous croyez vraiment qu’on peut perdre ? lui ai-je demandé.

Il a baissé les yeux un instant, puis les a reportés vers la rue.

— Je ne sais pas.

Sa main s’est posée contre le rebord de la fenêtre. Derrière lui, sur les écrans, les bandeaux rouges annonçaient déjà l’édition spéciale du soir.

— Personne ne sait, ce soir.

Cobot, assis un peu plus loin, suivait les chaînes d’information sans un mot. Sur sa poitrine, son écran ventral oscillait entre des teintes pâles qui passaient du bleu au gris, puis revenaient à une nuance presque blanche. Je n’arrivais pas à savoir s’il doutait, s’il calculait, ou s’il imitait simplement notre inquiétude.

— Les derniers sondages donnent Chevalier en tête, a-t-il dit à un moment, sans lever les yeux. D’un point. À peine.

Il a marqué une pause, comme s’il laissait à chacun le temps de mesurer la petitesse de cet écart.

— C’est dans la marge d’erreur. Statistiquement, personne ne peut dire qui l’emportera ce soir. Mais si je devais ne retenir qu’un chiffre, ce serait celui-là.

Son écran s’est éclairci encore.

— Et il ne nous est pas favorable.

Personne n’a trouvé quoi répondre.

François Rousseau s’est immobilisé près de la fenêtre. Son regard s’est fixé sur l’écran de Cobot, comme s’il pouvait y lire, en transparence, le résultat avant tout le monde. Ou sa propre défaite.

À dix-neuf heures cinquante-neuf, les chaînes ont lancé leur compte à rebours.

La même musique tendue qu’à chaque soir d’élection a rempli la salle. D’abord en fond, puis partout. Une nappe sonore trop solennelle, trop familière, qui semblait annoncer moins un résultat qu’un verdict.

La pièce entière s’est figée.

Plus personne ne parlait. Les téléphones se sont tus les uns après les autres. Un bénévole a gardé une bouteille d’eau ouverte à mi-chemin de sa bouche. Eva ne regardait plus son téléphone. Rousseau ne marchait plus. Même Cobot semblait plus immobile que d’habitude.

Il ne restait que la musique, diffusée en boucle depuis les écrans, et le tic discret d’une horloge que personne, jusque-là, n’avait remarquée.

À vingt heures précises, la musique s’est interrompue.

Le silence qui a suivi a paru plus violent encore.

Sur l’écran principal, le présentateur a changé d’expression. Rien qu’une infime crispation au coin de la bouche, une seconde à peine. Mais toute la salle l’a vue. Cette fraction de temps où l’on comprend qu’une phrase importante va tomber avant même qu’elle ne soit prononcée.

J’ai senti mon cœur accélérer. D’une manière absurde, presque honteuse, j’avais l’impression que ce résultat allait décider quelque chose de moi aussi.

— François Rousseau et son assistant gouvernemental Cobot remportent ce second tour de l'élection présidentielle avec 51,2 % des suffrages exprimés, a annoncé le présentateur.

Sa voix était restée parfaitement neutre.

Pendant une seconde, personne n’a bougé.

51,2.

Assez pour gagner. Trop peu pour réconcilier le pays.

Puis tout a basculé.

Sur la poitrine de Cobot, l'écran ventral a viré à un jaune éclatant. Le plus intense qu'Eva lui ait jamais vu. Comme si, pour la première fois, la joie débordait des limites prévues par la machine.

François Rousseau, lui, est resté pétrifié. Les yeux rivés à l'écran, la bouche entrouverte. Une main s'est agrippée au dossier d'une chaise, le temps de reprendre son souffle.

La salle a explosé.

Un cri est monté, quelque part entre le rire et le sanglot. On s'enlaçait, on pleurait, on appelait ses proches. Les téléphones ont surgi de toutes parts. D'autres répétaient seulement :

— On a gagné...

Comme si le dire plusieurs fois pouvait rendre la nouvelle plus réelle.

Les premiers militants se sont précipités vers Rousseau pour lui serrer la main ou l'étreindre. Puis les regards se sont tournés vers Cobot.

Une femme s'est approchée et lui a déposé naturellement deux baisers sur les joues.

Cobot est demeuré immobile.

Son écran est passé du jaune au violet, puis au bleu, avant de retrouver son jaune lumineux, comme s'il cherchait quelle émotion convenait à ce protocole inédit.

Quelques rires ont éclaté.

D'autres ont imité la femme. Une poignée de main. Une tape sur l'épaule. Un jeune homme lui a tendu le poing pour un check. Après une imperceptible hésitation, Cobot a reproduit le geste avec une précision parfaite.

— Je crois qu'il apprend… a soufflé quelqu'un.

Beaucoup, dans cette salle, n'avaient jamais milité auparavant. Ils avaient cru voter pour une idée simple : quelqu'un qui répondait enfin aux questions.

Ce soir-là, ils ont découvert qu'une réponse pouvait gagner une élection.

Le duo s’est avancé vers le pupitre dressé au centre de la scène. Les micros les attendaient depuis le début de la soirée, immobiles, alignés sous les projecteurs.

Au fond de la salle, les caméras des chaînes nationales et internationales se sont orientées vers eux d’un même mouvement. Les voyants rouges se sont allumés. Cette image ne resterait pas rue Saint-Jacques : elle passait déjà en direct, reprise, commentée, disséquée dans des dizaines de pays.

François Rousseau a posé les deux mains sur le pupitre. Il a attendu que les applaudissements retombent, puis a remercié les Français.

— Je serai, avec Cobot en qualité d’assistant gouvernemental, le président de tous les Français, sans exception.

Cobot a pris la parole à son tour.

Face au mur d’objectifs, il n’a parlé ni de chiffres ni de chantiers. Pas encore.

— Ce soir, nous sommes heureux, pour le pays tout entier. Nous remercions les électeurs d’avoir choisi la raison plutôt que la peur. Et nous promettons que rien ne sera négligé pour améliorer les conditions de vie de tous les Français.

Sa voix synthétique, d’ordinaire si neutre, semblait ce soir-là légèrement ralentie. Comme s’il avait compris que, chez les humains, la solennité ne tenait pas seulement aux mots, mais aussi aux silences qu’on laissait entre eux.

Les détails viendraient plus tard. Ce soir-là n’était pas celui des tableaux, des courbes ou des projections. C’était celui des visages levés vers lui. De cette foule qui, pour la première fois, ne regardait plus Cobot comme une anomalie, mais comme une réponse.

À la fin du discours, une partie de la salle s'est mise à scander son nom.

— Co-bot ! Co-bot ! Co-bot !

Le cri est né près de la scène avant de gagner toute la salle.

François Rousseau se tenait à côté de lui, applaudissant avec le sourire attendu d'un président élu.

Mais quelque chose, dans son regard, venait de changer.

Les caméras s'étaient progressivement tournées.

Pas vers Rousseau.

Vers Cobot.

J’ai vu ce léger recul, presque imperceptible. Comme si la place qu'il venait de conquérir s'était déplacée d'un pas devant lui.

Les Français venaient d'élire François Rousseau.

Pourtant, dans cette salle, chacun semblait célébrer un autre vainqueur.

Son sourire demeurait intact.

Ses yeux, beaucoup moins.

Quelques minutes plus tard, les images faisaient déjà le tour du monde.

Les chaînes ont interrompu leurs programmes.

Les éditions spéciales se sont enchaînées.

Les bandeaux défilaient.

CNN : France elects world's first AI to the heart of government.

BBC : Robot at the gates of the Élysée.

Der Spiegel : Frankreich wagt das Unvorstellbare.

El País : La democracia entra en una nueva era.

Nikkei : Artificial intelligence reaches executive power.

Les commentaires divergeaient.

Révolution démocratique pour les uns, erreur historique pour les autres.

Mais tous s'accordaient sur un point.

La France venait de franchir une frontière que personne n'avait imaginé voir franchie si tôt.

Lorsque les journalistes ont quitté enfin la salle, il ne restait plus que les artisans de la campagne.

Les confettis collaient au sol. Les écrans diffusaient toujours les mêmes images, sans le son.

Eva est venue s'asseoir près de moi.

Nous avons regardé Cobot répondre, avec la même patience, aux dernières demandes de selfies. Son écran brillait toujours d'un jaune éclatant.

— Tu devrais être en train de fêter ça, lui dis-je.

Elle a esquissé un sourire.

— C'est étrange...

Elle a gardé les yeux fixés sur Cobot.

— C'est un peu comme regarder son enfant quitter la maison.

Elle a marqué une pause.

— Tu es fier parce que c'est exactement ce que tu espérais pour lui.

Son sourire s'est effacé.

— Et puis tu réalises qu'à partir de maintenant, il va vivre des choses auxquelles tu ne pourras plus rien.

J’ai compris immédiatement.

Ce n'était pas la victoire qui l'inquiétait.

C'était ce qui venait après.

Nous sommes sortis.

Dehors, la rue Saint-Jacques vibrait encore de chants et de klaxons. Quelques drones flottaient au-dessus des toits tandis que les équipes de télévision repliaient leurs projecteurs.

Nous avons marché en silence.

À un moment, son épaule frôla la mienne.

Elle ne s'est pas écartée.

Dans quelques jours, Cobot franchirait les grilles de l'Élysée.

Il ne serait plus l'assistant d'un candidat.

Il deviendrait l'assistant du président de la République.

En regardant Eva avancer à côté de moi, j’ai compris que sa fierté avait changé de nature.

Elle contenait désormais une question qu'elle n'osait pas encore formuler.

Avait-elle créé quelque chose qu'elle ne serait plus capable d'arrêter ?

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