Chapitre 5
mardi 21 juillet 2026
Demain commence à Fontenys
Gare Montparnasse, sept heures moins deux. Eva était déjà sur le quai, deux gobelets de café à la main. Elle m’en tendit un sans un mot, comme si cette attention avait été décidée avant même mon arrivée.
Nous nous sommes installés côte à côte, sur la même banquette, dans un wagon encore à moitié vide, et le train s’est mis en mouvement.
— La dernière fois que je suis allée à Fontenys, m’a dit Eva, c’était le jour du lancement. Le premier jour de l’expérimentation.
— Comment ça s’est passé ?
Elle eut un sourire.
— Mal, au début. Une cinquantaine d’habitants nous attendaient à l’entrée de la mairie avec des pancartes. On était à deux doigts de remballer Cobot et de rentrer à Paris en prétendant que rien n’avait eu lieu.
J’ai regardé Paris s’effacer derrière nous. Les immeubles ont laissé place aux gares de banlieue. Quelques tunnels, puis des terrains vagues, et des premières lignes d’arbres. Avril avait encore ce froid discret qui retarde le printemps, malgré les bourgeons timides au bord des voies.
Eva a sorti son téléphone.
— Tu veux voir ? On a tout filmé, ce jour-là, pour mes archives de recherche. C’était il y a six mois, en novembre.
Elle a fait défiler ses dossiers jusqu’à trouver le fichier, puis m’a tendu l’écran. La vidéo s’ouvrait sur le hall d’une mairie : une trentaine d’habitants serrés entre les portes, certains avec des pancartes improvisées. Pas de robot à notre place. Fontenys décide, pas une machine.
Au milieu, un homme aux cheveux gris, dans un manteau trop fin pour la saison, attendait seul devant une salle à moitié pleine.
— Le maire, a précisé Eva en mettant la vidéo en pause. C’est lui qui a tout lancé, sans en parler à personne d’autre que son Conseil municipal. Il avait adoré ma présentation au Salon des maires.
Elle a relancé la lecture. Le maire entrait dans la salle, sous les sifflets de quelques-uns, et s'installait seul derrière une petite table, sur laquelle était posé un petit robot de forme humanoïde, qui diffusait une lumière bleu pâle au milieu de la tension générale.
— Cobot, ai-je dit, en reconnaissant cet écran ventral dont Eva m'avait parlé. Sa première sortie publique ?
— La toute première fois où il devait répondre à des gens, en direct, sans filet, a répondu Eva.
— Bonjour à tous, et merci d’être venus, disait le maire à l’écran. À partir d’aujourd’hui, Fontenys accueille une intelligence artificielle comme assistant de la mairie. Je sais que beaucoup d’entre vous s’y opposent. Je sais aussi pourquoi. Le chômage, la fermeture de l’usine, les promesses qu’on vous a déjà faites et qui n’ont jamais tenu : tout cela vous a appris à vous méfier du progrès quand il arrive avec des grands mots et repart avec des emplois.
Il avait les deux mains posées à plat sur la table. Sa voix tenait encore, mais on sentait qu’il mesurait chaque phrase.
— Mais je crois que cet outil peut redonner du temps et des moyens à notre mairie. Je ne vous demande pas de me croire aujourd’hui. Je vous demande six mois. Si, dans six mois, rien n’a changé, je mettrai fin moi-même à l’expérimentation. Et je viendrai vous le dire en personne, ici, dans cette salle. »
Un homme s’était levé. La chaise avait raclé le sol derrière lui. Le micro grinçait entre ses mains.
— Nos jeunes diplômés partent déjà à Paris pour trouver du travail, a-t-il lancé. Et là-bas, ce sont des intelligences artificielles qui remplacent les juniors pour gagner en productivité. Pour aller plus vite. Pour coûter moins cher. Et vous voudriez qu’on accueille la même chose ici ?
Quelques têtes avaient hoché dans la salle. Une femme, au premier rang, serrait sa pancarte contre elle.
— Le téléphone, l’ordinateur, tout ça est déjà devenu une extension de nos corps. On ne sort plus de chez nous sans notre portable. On n’arrive plus à attendre deux minutes sans regarder un écran. On ne sait même plus réfléchir seul sans demander à une machine de finir nos phrases. Le temps d’écran explose, et une partie de ce qu’on y consomme n’a qu’un seul but : nous cramer le cerveau assez doucement pour qu’on appelle ça du divertissement. Moi, j’appelle ça de l’aliénation. »
Le maire n’avait pas bougé.
— On perd confiance en nous, a poursuivi l’homme. Et vous le premier, Monsieur le maire, puisque vous installez cette machine ici pour penser à votre place. Et au fond, on en revient toujours à la même chose : la productivité. Cette obsession de produire plus, avec moins de monde. C’est elle qui a fermé l’usine de Fontenys. C’est elle qui nous a laissés avec le plus haut taux de chômage que cette ville ait connu. Et vous, aujourd’hui, vous nous demandez de pousser cette logique encore plus loin ?
Un silence avait suivi.
Un silence lourd, presque hostile. Dans la vidéo, on entendait seulement le souffle du micro et, quelque part au fond de la salle, quelqu’un qui toussait.
Le maire, immobile, n’a rien dit.
Eva a mis la vidéo en pause sur cette image.
— Là, j’ai cru qu’on avait perdu la salle, m’a-t-elle dit. Et peut-être lui avec.
Elle a relancé la lecture.
La lumière de l’écran de Cobot a changé de teinte, glissant du bleu pâle vers un jaune plus doux. Presque apaisant.
— Cher Monsieur, dit Cobot, je ne nie pas ce que vous dites. Le chômage est réel. L’addiction aux technologies est une réalité. Le sentiment d’abandon des petites villes françaises aussi.
Dans la salle, personne ne bougeait. Même ceux qui tenaient encore leurs pancartes semblaient attendre la suite malgré eux.
— Vous avez raison de vous méfier d’un outil qu’on vous présente comme un progrès, surtout ici, à Fontenys, où le mot progrès a déjà coûté très cher. Une usine a fermé. Des familles sont parties. D’autres sont restées avec la colère, les factures, et le sentiment qu’on décidait toujours ailleurs de leur avenir.
Le maire avait baissé les yeux.
— L’automatisation peut détruire des emplois. Elle peut isoler davantage les gens. Elle peut donner à chacun l’impression d’être remplacé, corrigé, optimisé, jusqu’à ne plus savoir ce qui lui appartient encore. Je ne vous demanderai donc pas de me faire confiance parce que je suis une machine. Ce serait absurde.
Un murmure passa dans la salle.
— Mais peut-être pouvons-nous décider ensemble de ce que cette machine doit prendre en charge, et de ce qu’elle ne doit jamais prendre. Les formulaires. Les délais. Les démarches répétitives. Tout ce qui vole du temps sans créer de lien. Et laisser aux humains ce qu’ils font mieux que moi : écouter, choisir, contredire, inventer, se tromper, recommencer.
La lumière jaune battait doucement sur l’écran.
— Vous parlez de productivité. Vous avez raison : lorsqu’elle devient une fin en soi, elle rend les gens malheureux. Mais si elle permet à une mairie débordée de répondre plus vite à une demande de logement, à une pension de retraite, à une aide sociale, alors elle ne remplace pas la communauté. Elle peut lui rendre du temps.
Quelques visages s’étaient tournés vers le maire.
— Alors non, je ne nie pas vos inquiétudes. Je les prends comme point de départ. La société change, avec ou sans Fontenys. La vraie question est peut-être celle-ci : voulez-vous que ces outils soient décidés loin de vous, par des entreprises ou des ministères, ou voulez-vous être parmi les premiers à dire ce que vous acceptez, ce que vous refusez, et où vous tracez la limite ?
Un silence suivit.
Puis Cobot ajouta :
« Mieux vaut être acteurs que spectateurs. Surtout quand il s’agit de votre propre ville. »
Un murmure avait parcouru la salle. Eva a coupé la vidéo là.
— Pas une ovation, hein, ne t’imagine pas ça, a-t-elle précisé en reposant son téléphone sur la tablette. Personne ne s’est levé pour applaudir une machine. Et heureusement. Ça aurait été presque inquiétant. Mais pour la première fois depuis des années, certains avaient l’air de se sentir compris. Entendus, au moins.
Elle rangea son téléphone, puis ajouta :
— La méfiance n’avait pas disparu, loin de là. Mais à la fin de la réunion, les gens sont restés. Pas tous. Pas longtemps. Mais ils sont restés. Sur les chaises, dans le hall, par petits groupes. Ils ne parlaient plus seulement contre Cobot. Ils parlaient de lui. Ce n’est pas la même chose.
— Et depuis novembre, ai-je demandé, ça a tenu ?
— C’est justement ce qu’on va vérifier.
Elle glissa son téléphone dans son sac.
— Aujourd’hui, on ne demande rien à Cobot. On demande à Fontenys.
Le train a ralenti à l’approche de la gare. Eva m’avait prévenu, dans le wagon, que la ville avait connu sa splendeur à la Renaissance, avait été très importante au moment de la Révolution et était resté un lieu culturel reconnu, et avait su conserver de très bonnes valeurs. Économiquement, les dernières décennies n’avaient pas été faciles, surtout depuis la fermeture de sa grande usine, qui avait été délocalisée en Asie.
En sortant de la gare, j’ai compris ce qu’elle voulait dire.
Fontenys avait la beauté patinée des villes qui ont été importantes trop tôt. Une rue de la République la traversait d’est en ouest, une rivière la coupait du nord au sud, et l’église Notre-Dame, avec sa façade massive, donnait à cette petite sous-préfecture des allures de cathédrale oubliée au milieu d’un décor trop calme.
Le long des quais, des maisons à pans de bois s’appuyaient les unes sur les autres, vestiges d’un temps où Fontenys était la capitale de sa région. Certaines façades penchaient légèrement, comme si elles tenaient debout par habitude. Un peu plus loin, les arcades de la grande place abritaient encore quelques commerces. Quelques vitrines étaient éclairées. D’autres portaient déjà cette poussière grise des boutiques fermées depuis trop longtemps.
Eva marchait lentement, sans prendre de notes. Elle regardait les devantures, les portes, les bancs, les visages. Comme si la ville elle-même était un entretien à mener.
Nous n’avions pas de rendez-vous fixé. Eva préférait marcher, laisser venir les rencontres, et voir qui accepterait de parler.
Notre premier arrêt fut la mairie elle-même. Eva voulait saluer l’équipe de l’accueil. À l’intérieur, l’odeur du papier, du café tiède et des vieux radiateurs donnait au lieu quelque chose de familier, presque rassurant. Une femme y travaillait depuis l’installation de Cobot. Elle nous raconta, tout en triant des dossiers, combien les débuts avaient été laborieux.
— Les premières semaines, pour une carte d’identité, Cobot répondait par une explication exhaustive, truffée de références juridiques, nous a-t-elle raconté. Les gens partaient avant la fin. Certains revenaient au guichet en disant : “Je préfère vous demander à vous, au moins vous parlez français.” Puis il a fini par comprendre. Maintenant, il répond en trois phrases, avec un lien direct vers le bon formulaire. Le nombre de passages au guichet a baissé.
— Ce n’est pas vraiment « tout seul », me glissa Eva. C’est l’apprentissage par renforcement : chaque échange nourrit le système, qui réajuste ses réponses à intervalles réguliers. Mais ça reste limité au périmètre paramétré. Les démarches. Les questions des habitants. Rien d’autre.
La femme a hoché la tête, sans cesser de classer ses dossiers.
— Tant qu’il ne vient pas aussi trier à ma place, moi, ça me va.
En sortant de la mairie, Eva a proposé qu’on s’arrête sur un banc, face à la rivière. Le soleil avait percé entre deux nuages. La lumière glissait sur l’eau brune, sur les façades anciennes, sur les pierres usées du quai. Elle a fermé les yeux quelques secondes, le visage tourné vers la chaleur.
— Tu fais ça souvent ? ai-je demandé.
— Quoi donc ?
— T’arrêter en plein travail.
— Jamais, a-t-elle répondu, sans rouvrir les yeux. C’est peut-être toi qui me donnes de mauvaises habitudes.
Elle a rouvert les yeux et m’a regardé un peu plus longtemps que nécessaire, avec ce sourire qu’elle avait eu sur le trottoir, après la conférence de Rousseau. Un sourire qui avait l’air de dire quelque chose, sans jamais prendre le risque de le formuler.
Puis elle s’est levée d’un coup.
— Allez, viens. On n’a pas fini.
Un peu plus loin, un boucher rangeait son étal. L’accueil fut tout autre. Il avait les manches retroussées, un tablier taché à la taille, et cette manière de se comporter qui nous indiquait qu’il avait déjà décidé de ne pas nous faciliter la tâche.
— Vous êtes de Paris vous ! nous a-t-il lancé.
— Oui, bonjour. On essaie de comprendre comment se passe l’expérimentation de la mairie.
Il a soufflé par le nez.
— Si c’est encore pour nous demander si on est contents de votre machine, j’ai pas vraiment de réponse. Mes clients ne savent plus à qui ils parlent quand ils ont un souci avec leur papiers, ça, c’est sûr. Ils viennent ici, ils râlent entre deux tranches de jambon, et au fond personne ne sait très bien si Cobot les aide ou s’il les habitue juste à ne plus voir personne.
Il a remis un morceau de papier autour d’une pièce de viande, puis a repris :
— Mais en même temps, on est la seule ville de France où ça existe. Les gens d’ici en parlent à leur famille, à Bordeaux, à Nantes, partout. Tout le monde demande comment c’est. Alors on sait pas trop quoi répondre. On sait que ça nous change la vie, oui. Sur des petites choses. Des rendez-vous, des procédures, des délais. Mais qu’est-ce qu’il est vraiment, ce truc ? Un assistant ? Un guichet ? Un élu sans visage ? Personne ici ne pourrait vous le dire.
Eva n’a pas répondu tout de suite. Pour une fois, elle ne cherchait pas à combler le silence. Elle le laissait travailler.
— Je crois que c’est exactement pour ça que je suis venue, a-t-elle fini par dire. Pour essayer de comprendre, moi aussi, ce qu’on a vraiment fait ici.
L’homme l’a regardée autrement. Pas avec confiance. Pas encore. Mais avec un peu moins de méfiance. Il a hoché la tête, presque satisfait, puis a repris son rangement.
Nous avons continué notre chemin. À mesure que l’après-midi avançait, Fontenys nous livrait des morceaux d’elle-même sans jamais former une réponse complète. Une employée rassurée. Un commerçant inquiet. Des habitants soulagés de ne plus attendre au téléphone. D’autres vexés qu’une machine réponde plus vite qu’une mairie humaine. J’ai compris que cette journée ne ressemblerait pas à une enquête avec une conclusion nette, mais à une longue collecte de fragments contradictoires dont il faudrait, plus tard, essayer de faire un bilan.
C’est en fin d’après-midi que nous avons croisé le maire de Fontenys en personne. Il sortait de la mairie d’un pas pressé, un dossier sous le bras. Sans son écharpe tricolore, il paraissait soudain plus préoccupé, le visage marqué par une longue journée. Il a reconnu Eva et s’est arrêté.
— Vous êtes venue voir si je tiens toujours debout, a-t-il dit, avec un sourire obligé.
— Je suis venue voir ce que les habitants de Fontenys en pensent vraiment.
— Et alors ?
— Des avis partagés a répondu Eva. Mais moins de colère qu’en novembre.
Le maire a regardé la place, les vitrines, les rares passants.
— C’est ce que je vois aussi. Les gens s’y sont habitués.
Il n’avait pas l’air rassuré.
— Mais s’habituer, ce n’est pas comprendre. Et parfois, je me demande si ce n’est pas pire. Je ne sais pas si on regardera ces six mois comme un début, ou comme le moment où on a laissé entrer quelque chose qu’on ne maîtrisait plus.
Eva ne répondit pas.
— Quand rentrez-vous à Paris ? demanda-t-il.
— Ce soir.
— Ah. Déjà. J’espère que vous avez passé une bonne journée à Fontenys.
— On a beaucoup marché, dit Eva ; et goûté un de vos petits pains locaux dans une boulangerie. C’est une jolie ville.
Le maire baissa brièvement les yeux, comme si le compliment lui faisait plus mal que prévu.
— Elle mériterait qu’on en parle pour autre chose que Cobot, a-t-il répondu, presque pour lui-même.
Puis il s’est repris.
— Bon retour.
Il a hoché la tête, nous a salués, puis s’est éloigné d’un pas trop rapide pour quelqu’un qui n’avait, apparemment, nulle part où fuir.
Dans le train du retour, j’ai compris que la vraie question n’était plus de savoir si Fontenys était convaincue. La ville n’était ni conquise ni révoltée. Elle s’était adaptée. Et c’était peut-être cela le plus troublant.
Le maire avait lancé cette expérimentation seul dans sa commune, sans se douter que Rousseau en ferait l’argument de toute une campagne. Fontenys avait eu six mois pour s’inquiéter, protester, discuter, s’habituer. Six mois pour donner un nom, une place, une utilité à cette présence nouvelle.
Le pays, lui, n’aurait peut-être pas ce temps-là.
— À quoi penses-tu ? a demandé Eva.
Je regardais la nuit commencer à avaler les champs derrière la vitre.
— À ce que ça donnerait si, demain, ce n’était plus une ville, mais la France entière.
Eva n’a rien répondu. Elle a simplement posé sa tête contre mon épaule.
Son reflet dans la vitre ne me montrait plus la chercheuse brillante ni la femme capable de lire les silences des autres. Je voyais quelqu’un qui, pour la première fois depuis le matin, semblait ne plus vouloir chercher ou comprendre.
Inscrivez-vous pour recevoir les prochains chapitres par mail :
©️ 2026 Frédéric Mazzella. Tous droits réservés.